Mélanges

16 février, 2008

Blog

Classé dans : — Sébastien @ 18:26


Le cliquetis des touches s’interrompt tout à coup, il est 3 heures du matin et Sophie s’arrête enfin d’écrire. Elle clique sur le bouton « envoyer » ; ça y est la page de son « blog » est mise à jour ; demain tout le monde saura qu’elle a profité des soldes pour acheter un ensemble écru que sa mère portera le jour de son mariage. Elle va enfin dormir, si toutefois elle arrive à trouver le sommeil, car depuis que Thierry l’a demandée en mariage, rien n’est plus pareil. Tout a une saveur particulière, une petite lumière s’est allumée en elle et l’embrase depuis lors : c’est la couleur du bonheur. Il lui semble qu’elle ne vit plus que pour ça, qu’elle attend ce jour depuis sa naissance et que tout va trop vite : le mariage se rapproche. Heureusement le blog lui permettra de se rappeler éternellement ces moments féeriques.

 

Parler de soi quand on s’aime, c’est unique : le blog c’est Narcisse qui contemple son propre visage dans l’eau, à cette différence près que l’écriture n’est pas l’onde réfléchissante: et qu’à mal écrire on se renvoie une image viciée de soi ; mais le ridicule ne tue plus comme le dit l’expression populaire, et heureusement, devrait-on ajouter, sinon les hommes modernes tomberaient comme des mouches.

 

Cette histoire d’amour c’est un peu le seul moment de poésie dans la vie de Sophie, le roman qu’elle aurait aimée lire, le piment de ses soirées. De la littérature de gare en somme. Il n’y manque pas même la guimauve et l’esprit gnangnan : c’est le blog. Écrire un roman en « temps réel », voilà bien le désir ultime du petit-bourgeois exhaussé.

 

Un blog, l’idée lui a parue évidente. Quoi de plus romantique finalement que de publier toutes les petites marques d’attentions de son cher et tendre sur internet ? En plus le blog c’est un peu le journal intime à diffusion universelle ; tout le monde se moque que ça soit écrit dans un style de valet de pieds. Seul compte le sentiment, le petit quelque chose que chacun possède et qui le rend unique. Bref cela permet de parler de soi, d’étaler son bonheur au grand jour : pour vivre heureux, au rebours du proverbe, il faut souvent vivre au grand jour et à la clarté.

 

Elle se coule dans son lit et se serre contre le corps chaud de Thierry qu’elle voit si beau. Elle n’imagine pas la vie autrement qu’entre ses bras. Et bien qu’il soit chauve et gros, tout cela lui plaît et le rapproche même de lui par sa différence justement ; elle se dit que c’est bien d’avoir réussi à surpasser ses préjugés, et que la beauté est avant tout intérieure. En somme, elle se ment comme le ferait n’importe quelle femme amoureuse. Quant à lui après une période romantique relativement courte (fleur, restaurant, spectacles…) à leurs débuts, il est redevenu ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un égocentrique ayant toujours tout réussi. Sa laideur profonde, métaphysique quasiment, gît dans son égoïsme. La vie lui a montré qu’il fallait toujours aller de l’avant, n’écouter que soi, se moquer des autres et sa réussite sociale n’a finalement tenu qu’à son audace. Même sa relation avec Sophie relève de la bravade. Il l’a eue à l’usure en quelque sorte, en se brouillant avec un de ses amis avec qui elle vivait jusqu’alors. Il n’a pas hésité à profiter de la candeur de ce dernier pour parvenir à ses fins : invitant Sophie au restaurant en lui faisant croire, à elle, qu’il devait déjeuner en compagnie de son compagnon, pour finalement se retrouver en tête-à-tête avec elle etc. Au bout de quelques temps la curiosité de Sophie fut piquée par autant d’attentions, de compliments, de marques d’envie, de témoignages de désir ; en même temps se développait en elle le goût de l’interdit, la tentation de faire douter l’autre de ses sentiments. Et ce qui arrive généralement dans ces cas-là se produisit : le nouveau finit par prendre la place de l’ancien dans son cœur. La fin de sa relation ressembla à une tragédie grecque (du moins il le lui semblait) : remplie d’emportements et de jérémiades baroques. Le comble du malheur petit-bourgeois en quelque sorte. Son ancien compagnon qui n’avait pas plus d’âme que de fierté s’accrocha à ses espoirs, et ce qui détermina l’issue de la situation. Avec un peu de noblesse et de courage il la conservait. Il ne réussit qu’à atteindre la médiocrité se vautrant dans la sentimentalité la plus plate. Thierry avait gagné, sans qu’il ne lui en coûtât autres choses que quelques flatteries.

 

La vie est devenue à ce point insipide que l’intrusion du romanesque, fût-il d’une bassesse abjecte, est vécue comme un exutoire, comme une bouffée d’air pur. Enfin quelque chose qui change. L’homme moderne est tellement engoncé dans ses positions, si victime de ses préjugés, qu’il ne se laisse aucune place pour le rêve, le plus paradoxal n’étant pas qu’ayant vaincu la morale, il soit arrivé au « moralisme », se faisant un devoir de faire la leçon à tout bout de champ et à tout propos y compris sur les sujets où il a le plus commis de fautes.

 

Et puis l’illusion de l’amour ! Quelle quête ! L’amour c’est bien l’infini à la portée des caniches, mais que faire quand tout le monde a une âme de caniche ? Se plier aux règles du jeu et aboyer avec les autres caniches. L’absolu, ce qui est délié, ce qui rend l’homme libre n’est pas l’objet de cette quête ; non il ne s’agit que de se chercher un esclavage temporaire, car le second bonheur après s’être donné des chaînes c’est bien de les briser, pour pouvoir s’en créer de nouvelles plus neuves ensuite. C’est l’amour tel qu’il est conçu : une renonciation volontaire à sa liberté, mais temporaire et non-écrite – d’où le déclin du mariage. D’ailleurs le destin n’est plus accepté, ni le châtiment. Tout est voulu, choisi y compris dans son malheur. Sophie en l’espèce a choisi son malheur en se convainquant que c’était le bonheur qui l’attendait. Non certes un malheur digne de Faust, ni une trahison qui laisse exsangue, mais le malheur commun de la vie quotidienne, et de la routine : c’est-à-dire le bonheur tel que le recherche l’homme moyen. Imperceptiblement elle avait déjà changé, sa physionomie, si avenante, avait perdu de son éclat, elle paraissait dix ans de plus qu’elle n’avait réellement, exactement le même âge que son compagnon, qui deviendrait bientôt son futur mari. La gaîté qui jadis l’animait avait, elle aussi disparue, ainsi que sa spontanéité. Elle n’avait plus que des réactions calculées semblait-il, dictées et tout entier tournées vers son bonheur illusoire. Ses rêves se limitaient à deux enfants, une maison avec piscine et une voiture de luxe. Sa vie était tracée pour les quarante prochaines années : après le mariage ils auraient deux enfants – des garçons de préférence – qui suivraient le même chemin que leur père et réussiraient dans les affaires. Tout cela était écrit, gravé dans le marbre. L’argent donne le même rang social que la naissance jadis, et Thierry était riche donc ses enfants réussiraient.

 

Ce blog commençait toutefois d’agacer Thierry qui, étant moins amoureux, en voyait le ridicule. Il n’osait l’avouer à ses amis. Seules les amis de Sophie en connaissaient l’existence pour l’instant, mais il voyait se profiler l’heure où il serait démasqué, où il devrait s’expliquer sur les photos, sur le choix des salles, ses bouffées de romantisme etc. Il en frémissait de honte à l’avance. Non que ses amis le lui diraient, mais bien plutôt qu’ils se moqueraient de lui dans son dos, ce qui est encore pire. Les quolibets, les sarcasmes, les non-dits, le rendaient malade. Une aigreur d’estomac le ceignait le matin en partant au travail, et il en voulait secrètement à Sophie (même s’il n’osait se l’avouer à cause de l’amour qu’il lui portait).

 

D’ailleurs dans leur entourage, tout le monde trouvait que Sophie en faisait trop. Certes le bonheur est quelque chose de bien, mais cet étalage de mièvreries donnait la nausée à nombre de ses amis (homme comme femme d’ailleurs). Elle eut la mauvaise idée d’organiser diverses sauteries chez elles pour proclamer la bonne nouvelle. Elles opéra de manière différenciée, car comme dans les sociétés ésotériques, il existait divers cercles d’amis des plus lointains aux plus proches. Ces cercles et ces amis étaient dus à Thierry qui offrait facilement son amitié, car il aimait être entouré d’une foule de gens qu’il pensait ses courtisans, se jugeant lui-même supérieur ; dans le fond à part trois ou quatre benêts sur lesquels il avait de l’emprise, tout le monde se rendait compte que son amour-propre l’empêchait d’aimer qui que ce soit. Les divers cercles furent réunis par ordre inverse de l’ordre ésotérique : du plus proche au plus éloigné. Cependant le discours restait le même et il fallait subir pendant une grande heure, l’histoire lustrée et mise en scène de la rencontre, du voyage à Venise, de la demande faite sur la place Saint-Marc, de la bague choisie – avec amour – chez Boucheron etc.

 

C’est au cours d’une de ces soirées que Sophie commit l’une de ses pires indélicatesses, et qui prouve à quel point elle était aveuglée par son amour. Une de ses amies éloignées, Violaine, vivait depuis longtemps avec un cancéreux, or il advint que celui-ci décéda des suites de sa maladie. Il avait subit de long mois de chimiothérapie, et autres traitements lourds, et Violaine avait été, tout au long de son agonie, d’un dévouement exemplaire, d’un amour à toutes épreuves. Elle trouvait à tout cela une injustice morale : il était mort d’un cancer des poumons à 32 ans, n’ayant jamais ni bu, ni fumé. Elle se réfugiait pour lors dans son chagrin.

 

Sophie tint tout de même à l’inviter sous un prétexte quelconque, lui assurant que cela lui ferait du bien de voir ses amis. Violaine se rendit donc à l’invitation, elle se trouva au milieu d’un groupe nombreux (elle n’avait atteint que le septième cercle d’amitié), et dut subir un étalage racoleur de bonheur. Sophie, voulant faire partager sa félicité au monde entier, lui asséna une telle leçon de morale et de guimauve, concluant sa péroraison par un « ça doit être difficile pour toi, mais nous sommes là, et puis un jour tu retrouveras quelqu’un », que Violaine explosa en larmes et se sauva à toutes jambes. Cela lui était d’autant plus dur que lors du décès de mon ami, Sophie et Thierry, ayant déjà voulu trop en faire, c’étaient permis de la rejoindre à l’hôpital avant même que ses proches ne se présentent. Ils versèrent de chaudes larmes qui, bien qu’elles fussent sincères, n’en étaient pas moins déplacées étant donné qu’il ne s’agissait pas d’amis aussi proches que cela. A la suite de cet épisode, Thierry convainquit Sophie qu’elle n’y était pour rien et que Violaine n’était décidément pas une amie. Ils ne la revirent plus jamais, ce qui les arrangeaient bien car ils ne comptaient pas l’inviter à leur mariage.

Ces démonstrations ne servaient qu’à écœurer les rares personnes qui avaient un peu de tact ; et la prophétie que Thierry refaisait tous les matins se réalisait en fait : on se moquait d’eux dans leur dos, et plus singulièrement de lui et de ses jérémiades ; alors qu’il essayait de se donner une image et une contenance d’homme impavide, il apparaissait là comme une créature nue, en proie au sentimentalisme le plus niais. Il chutait dans l’estime de nombre de ses amis. Car dès la nouvelle de la création du blog sue, elle se répandit comme une traînée de poudre et au rythme effréné que permettent les nouvelles technologies, chacun envoyant le lien à ses connaissances pour « rigoler » un bon coup. On se cessait de comparer les mérites de la salle des fêtes, de la bague, de la déclaration etc. Mais personne pourtant n’osa mettre les pieds dans le plat ce qui est pire ; ainsi ils passèrent pendant un an pour de parfaits idiots, et ce d’autant que plus que le mariage s’approchait davantage la niaiserie des textes s’amplifiait. Elle atteint son ridicule au bout de six mois, quand Thierry, se prenant au jeu, se mit lui aussi à écrire. Son absence de style, ses tournures administratives, ses phrases dégoulinantes firent de grands éclats de rire chez ses connaissances qui se dirent que décidément il était bien niais. Car le secret de l’écriture est de dévoiler l’âme et le cœur des êtres. Quelqu’un qui écrit mal est généralement insignifiant, il transpire la bêtise à longueur de lignes. Les semaines et les mois passèrent ainsi au gré des vacances, de l’hiver puis du printemps qui réapparaissait ; la Saint-Valentin fut un moment pathétique, et le premier où Thierry, pour faire plaisir à sa chère et tendre, écrivit. Sa prose empruntée, ses lieux communs firent le régal des narquois, et les gorges chaudes des conversations où il n’était pas car pour lui il n’était question que de « formaliser son amour devant les hommes », le « bonheur étant tombé sur ses épaules », il fallait « objectiver ses sentiments » etc. Sophie, elle, était aux anges, lui faire un tel cadeau le jour de la Saint-Valentin qui plus est, elle ne l’aima jamais davantage qu’après la phrase immortelle de Rosemonde Gérard qui concluait les dix lignes qu’il avait écrites à la sueur de son front « Car vois-tu, chaque jour je t’aime davantage, Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain. ».

 

Thierry prit goût à l’écriture, et tel une jouvencelle commença à tenir un journal intime qu’il décora du beau mot de « mémoire », après avoir lu les trois volumes des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand en livre de poche. Au début, il n’alla pas jusqu’à les publier in extenso sur internet, mais il en mettait une partie sur le blog, ce qui déclenchait des tempêtes de rires dans son dos. Mais comme bientôt il en emplit un plein bloc-note puis un second, et l’idée lui vint de créer son propre espace sur internet. Il se l’acheta donc et publia hardiment ses écrits.

 

La page de garde portait la suscription suivante :

« Avec ce blog, mon but n’est pas d’égaler le divin breton (il parlait de Chateaubriant) , mais de rapporter la suite des événements (grands et petits) qui impactent ma vie, je serais attentif à n’y mettre que des choses fortes et belles, même si elles ne le sont pas autant que ma belle », le mot belle était surligné et un lien renvoyait vers la page du blog de son mariage.

 

Un jour pourtant, à trois mois du mariage environ, quelqu’un de leurs amis osa leur avouer la niaiserie qu’il trouvait à leur blog, cela se passait au cours d’une soirée arrosée. Il fit la réflexion que Thierry surtout possédait un style redoutable, et qu’il maniait le français comme une arme blanche avec laquelle il se blessait souvent. Ce trait d’esprit n’eut pas l’heur d’amuser Thierry qui était de plus en plus convaincu d’être un nouveau Stendhal, et s’était même mis à écrire une nouvelle. Il entra dans une rage noire et chassa sur-le-champ l’indélicat. Et voilà quelqu’un de plus qui ne serait pas invité au mariage ; et comme parmi les amis du premier cercle (les seuls invités) plusieurs ne pourraient pas venir, il ne restait en tout et pour tout que trois personnes dont un couple.

 

Le compte du couple fut assez vite réglé, après une querelle sur le choix d’un manoir (à 450 euros la nuit) pour célébrer le mariage, Pauline ayant objecté que c’était cher et qu’ils n’avaient pas suffisamment de ressources pour y passer les trois nuits prévues. Sophie lui dit que si c’était une amie véritable elle viendrait ; Pauline rétorqua qu’avec le cadeau cela ferait vraiment beaucoup, et c’est ainsi que le ton monta. Tant et si bien qu’à la fin de la soirée, outre les témoins il ne restait plus qu’un ami invité. Ne voulant pas le perdre, ils ne l’invitèrent plus à manger. Cela l’agaça. Et c’est ainsi que le ton monta, et qu’outre les témoins (qui ne pouvaient faire autrement que de venir), le couple se retrouva seul avec ses familles respectives. Mais cela était bien suffisant.

 

Thierry vit deux de ses nouvelles (qu’il classait parmi les meilleures) refusées par des maisons d’éditions, les publia à compte d’auteurs et mit 240 exemplaires au pilon, après en avoir distribué dix à son entourage, qui avait maigri comme peau de chagrin.

 

Le seul souci de Sophie pendant les deux ans suivants fut de trouver des noms à ses enfants qui ne vinrent pas avant cinq ans (Thierry étant somme toute peu pressé d’être père). Elle n’eut que les souvenirs de son blog (qu’elle continuait à mettre à jour) et les photos du mariage pour se consoler de ce manque.

 

C’est ainsi qu’ils vécurent, jusqu’à très vieux, ayant des enfants et même des petits-enfants.

 

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