Mélanges

29 décembre, 2007

Correspondance

Classé dans : — Sébastien @ 16:53

 

Mes douces et tendres amours

J’aimerais te dire quelque chose de sérieux pour une fois. Je ne crois pas réellement avoir dit tout ce que je pense, imagine, ressent, devine de toute ta personne. Je sais c’est un peu cucul d’avouer des choses comme ça sur un morceau de papier (dématérialisé qui plus est), mais on sauve des arbres et ce n’est pas négligeable. Dans ce monde dit « civilisé » (ha ha laisse-moi rire ! ! !), on n’est même pas foutu de sauver la nature ; et tous ces « raveurs », ces RMIstes, ces artistes (je t’en foutrais moi de l’artiste : au travail et à coups de pieds au cul !) Qui voudra me faire accroire que nous sommes l’apogée de l’histoire humaine ? C’est comme ces hommes politiques : pas un pour rattraper l’autre. Je te le dis moi qui ne suis qu’un homme de la rue : on fait des grands pas, certes mais des grands pas en arrière. Alors un arbre de sauvé c’est un peu d’oxygène de gagné. C’est pourquoi je te transmettrai cette missive grâce, à l’électricité. L’électricité n’est pas dangereuse : ce n’est que du nucléaire. Je ferme la parenthèse (à cause du courant d’air) et j’en reviens à mon propos.

 

Donc, je me dois de te le dire : Tu n’as pas été ma première femme. Oui j’ai déjà aimé de manière passionnée. Elle s’appelait Samantha, et je conserverais toujours pour elle ce sourire ému, cette pudeur que d’aucuns nomment de l’amour. En était-ce au fond ? Je ne sais. Son petit camion blanc, vieux comme l’invention des lunettes bourdaloues (ça c’est pour que tu cherches ce que c’est), était un havre bien propice à susciter la passion la plus dévorante. Non de ce bel amour bourgeois qui naît dans un grand lit à baldaquin (ou à quelqu’un d’autre), mais de cette passion que connaît le chien pour la chienne : on se renifle, et puis quelque chose se passe, et hop (si j’ose dire). Le grand saut est accompli, et c’est le grand plongeon dans le vertige des sens (cinquante balles – jeu de mot vraiment nul !).

 

Elle me plut tout de suite : tout de rouge vêtu, blonde comme les blés, une gorge généreuse, et puis avenante avec cela. Elle m’appela tout de suite son « loup ». Son loup comme toi tu aimes à m’appeler « mon gros loup » (pourquoi détaches-tu le « P » de manière si distincte, et le prononces-tu après que nous ayons fait la chose ?)

 

Un soir donc, durant cette période que les esprits chagrins appellent l’hiver, j’ai aimé. L’hiver est paré de tous les vices : on le dit froid, ténébreux, pluvieux. Qui n’a pas apprécié la douceur du crachin ne sait ce qu’est le bonheur. Et un petit crachin vaut mieux qu’un gros crachat. C’était ma première soirée à Paris, à la capitale, où je débarquais tels les américains en 1944 plein de grandes idées, de fabuleuses envies, de grands desseins pour le monde. Comme Rastignac je savais que je réussirais. Je me voyais déjà en haut de l’affiche.

 

Alors que j’étais perdu dans ce bois de Boulogne, où je cherchais une route que je ne trouverais jamais, une douce voix suave de camionneur tchèque m’interpella. « Alors mon louloup on veut tirer son coup ? C’est 200 la pipe et 500 la passe. » Pourquoi diable m’incita-t-elle à fumer ? On dit que le tabac de la pipe, a certes bon goût mais rend les doigts et les dents jaunes. Et puis cette passe alors qu’elle ne possédait pas même un ballon pour jouer. Je m’enquis de la santé de cette pauvre créature de 220 livres qui me fit pitié. J’étais sûr qu’elle déraisonnait. Je serais bon pour la conduire à l’hospice, ma nature généreuse le voulait. J’avais bien conduit cet homme blessé chez les gendarmes après son attaque d’un camion au lance-roquette.

 

On s’est aimé au premier regard. Tu ne sais peut-être pas mon amour pour cet animal sacré des hindous, cette magnifique bête dont, pour le seul plaisir de la contemplation, je possède trois exemplaires dans mon appartement : j’ai nommé la vache. Eh bien figure-toi que j’ai retrouvé en Samantha la même expression dans le regard, ce même vide qui donne le sentiment de l’infini. Je me décidais donc à lui adresser cette parole dont les mots me manquaient depuis cette évidence bovidienne. Reprenant mes esprits, je rompis la glace qui commençait à s’amonceler entre nous ; et ce d’autant qu’un quidam, sans doute un rustre s’impatientait derrière moi et me lançait des quolibets dont son jeune âge –quatorze ans- eût dû le dispenser. Je songeais un instant à le rosser, mais tape-t-on un enfant ? Doit-on lui administrer une punition, surtout quand son père (visiblement boxeur) l’encourage à persister dans le mauvais exemple. Le silence du peuple est la leçon des rois. Je me ravalais à n’être qu’un sujet.

 

Que lui dis-je ? En ces moments où les instants vont si vite, où votre coeur bat la chamade, où l’envie d’emmener l’objet de ses rêves à l’autre bout du monde vous ceint (et les siens étaient énormes), se souvient-on ? Oui cent fois oui, les paroles que nous échangeâmes sont en moi gravées sur le marbre de mes sentiments.

 

- Je vous aime, partons loin Mamie !

 

- Ce sera 400 balles et dans mon camion. Grouille-toi je vais bientôt fermer.

 

- Oui c’est cela partons avec votre camion, courrons le monde, faisons fi des cancans, fuyons cette oppression, laissons-nous porter par le souffle du vent divin…

 

- Bon le poète on y va j’ai pas qu’ça’à’fair’.

 

Je n’eus pas le temps d’achever ma phrase, inspiré comme je l’étais je la suivis dans son intérieur, si je puis dire. Elle se déshabilla sans façon. Je fus plus prude, l’amour se découvre petit-à-petit, et cupidon prend parfois des gants. Je refusais de montrer si vite ma nudité. « Madame, ayez quelques égards pour votre soupirant, qui n’a d’autre défaut que de vous aimer ». Je posais un genou à terre, et déposais délicatement un baiser sur ses doigts en lui déclarant tout de go qu’elle me rendrait raison en m’épousant. Cette âme délicate me montra la sortie, et me dit de ne jamais revenir. Elle voulait bien être tout ce que je voulais, mais le coup du mariage ne l’amusait pas une seule seconde. Peut-être était-elle paniquée ? Je n’osais bouger. J’ai toujours cru que l’amour lorsqu’il se dévoilerait à moi ne souffrirait aucune objection. Or à peine l’ai-je rencontré qu’il me fuyait. Comme la vie est cruelle ! Samantha allait-elle me quitter avant même d’avoir goûté dans mes bras le tendre amour. Je lui jurais une fidélité éternelle. Je la conjurais de rendre raison à mon amour. Elle m’attira à elle, me saisit de telle sorte qu’aucun mouvement ne me fut possible car elle pesait bien deux fois mon poids. Et je connus dans ces bras l’espace d’un instant, ce qu’était l’amour physique. Je fus adoubé par Éros aux jeux de l’amour ; Cythérée la belle me prenait sous mon aile protectrice ; Cupidon me faisait un clin d’œil complice; et Vénus me souriait. L’instant fut assez court mais d’une intensité rare. Elle n’eut pas à me faire quitter mon pantalon. Futilité de l’instant, magie de la philosophie : cette grande âme se mit à rire. Par une contagion bien naturelle je riais aussi, puis je me permis de lui demander la cause de son hilarité. Elle n’eut aucune réponse, mais sa fureur drôlatrique augmenta à mesure que la priais, puis la suppliais de s’expliquer instamment. J’ai énormément de qualités mais je n’aime pas que l’on se moque de moi. La raison fut la plus forte, et je tournais les talons à ma douce Samantha. Je regrettais mon acte, et cinq ans après je me demande si je n’aurais pas dû insister, lui donner d’autres gages de mon amour physique qu’elle paraissait apprécier au point de ne plus se contrôler et de rire si fort. J’étais l’homme après tout ?

 

Je sortis du bois un quart d’heure après et marchais longuement, cherchant au fond de mon âme ce que je devais penser de tout cela. Ma méditation était intense et se rendit à tous les avis autorisés sur l’amour : qu’il est dur d’aimer, que la vertu n’est jamais récompensée, qu’un dur labeur contrairement au proverbe ne vient pas au bout de tout : labor omnia vincit improbus. Cette joie de vivre retrouvée me donna l’envie, à moi qui n’était pas coutumier du fait, de voir le monde, de l’aimer. Oui le monde m’appartenait, et peut-être Samantha, connaissant mes exploits reviendrait-elle ? Je partagerais sa vie, et je lui achèterais un beau camion tout neuf pour qu’elle puisse continuer à faire de délicieuses et bucoliques ballades en forêt. J’en vis son âme alanguit et remplie d’aise par avance.

 

Je voyageais par monts et pas vaux, me laissant entraîner par ma douce rêverie, j’adressais un sourire complice aux femmes que je rencontrais au grand dam de leurs jaloux de maris. J’aimais et ma physionomie reflétait ce tendre sentiment. Les femmes, toujours enclines à recevoir un compliment, haussaient nonchalamment les épaules comme réponse à mes sourires. Je les comprends : elles ne voulaient pas prêter le flanc au désir qui naissait à mon contact. Et puis le mari, le mari jaloux, toujours doutant de lui et des autres. Comment recevoir un compliment avec un mari jaloux à ses côtés ? Bref j’étais heureux de ce bonheur qui rend insouciant, qui donne du baume au cœur, par quoi l’on se sent vivre.

 

Cette marche forcenée m’amena jusqu’à Paris, cette ville lumière, berceau de la joie de vivre, de la fête. Je dois t’avouer qu’une si longue marche m’épuisa quelque peu. Mais qu’est la fatigue devant le bonheur ? Je m’aperçus que la soif me terrassait. J’entrais donc chez un limonadier pour l’apaiser. Le limonadier, garçon adorable au demeurant, me demanda ce que je souhaitais. Je lui répondis, par manière de plaisanterie, de partager mon bonheur. Il me cligna de l’œil de manière complice. Par contre je n’ai toujours pas compris pourquoi ce joli quartier se nommait le « marais », alors que nulle étendue d’eau n’avoisinait. Quelle gentillesse tout de même de tous ces garçons réunis. On m’aimait bien. Je commandais un grand verre de limonade, que j’aimais tant, mais que maman m’empêchais de boire à cause du sucre qui gâtait, disait-elle, les dents. En ce jour de fête, je ne m’en souciais pas : au diable l’avarice. Que m’importaient les caries, que pouvait me faire le mal que l’on faisait aux bébés phoques, rien n’avait d’importance que nos destins désormais mêlés de Samantha et de moi-même. Je me promettais de retourner la voir dès la fin de mon verre de limonade. Le doux garçon qui servait les limonades, m’offrit un verre. Il m’amena un tout petit verre, et je songeais qu’il était bien pingre. Il me dit de le boire d’un trait. Alors que j’allais m’en saisir, il mit le feu au contenu ! Tu as bien lu : le feu. Il enflamma le contenu, me donna une paille et me le fit boire. Je fis une grimace, mais je payais moi aussi le verre à mon nouvel ami. Nous brûlâmes ainsi deux bonnes heures, moi les verres, et lui d’amour pour moi (c’est ce qu’il me dit). Vint un moment où je souhaitais de me lever, afin de satisfaire à un besoin tout naturel. Je me fis indiquer les aisances. Jamais une si courte distance ne fut plus longue : je tanguais comme un navire, je roulais de droite et de gauche. Jamais la fatigue ne m’avait autant paru lourde. Il faut dire que d’habitude, à ces heures indues, je dors du sommeil du juste. Voilà ce que c’est que de traîner dehors jusqu’à des vingt heures trente !

 

Les WC étaient constituées de vespasiennes. Je n’aimais nullement laisser voir de la sorte mon anatomie. Tu connais la suite, mais laisse que je te la narre. J’aimerais que tu connaisses aujourd’hui les sentiments qui m’assaillirent en ces instants.

 

J’entrais donc, toujours tanguant, et m’installais devant une vespasienne. C’est alors que je remarquais un jeune homme, peut-être encore un enfant, blond comme les blés. Il semblait plus incommodé que moi, jetait des regards inquisiteurs de droite et de gauche, à demi rouge de honte, à moitié rieur. Cette attitude si noble, si pudique me plut. Je lui adressais la parole : « Quel bonheur que la vie ! J’aime, jeune homme, j’aime comme jamais on n’a aimé. Héloïse aima moins Abélard que je n’aime ma Samantha ! ». Aucune voix ne me répondit. Je pris cela pour de la muflerie, la moindre des politesses eut été de répondre. La figure de mon jeune voisin s’empourpra encore. Après ce qui parut être une hésitation, on me répondit. Quel choc ! Celui que je prenait pour un adulte était un adolescent qui n’avait pas encore mué me parut-il. Les obscénités que ce jeune homme me tint me jetèrent dans des fureurs inouïes ; au lieu de me parler de la douceur d’aimer, il s’attacha à connaître des détails graveleux sur mon anatomie, me demanda en des termes peu galants comment s’était passé notre…chose. Il semblait ne s’intéresser qu’à notre anatomie, nos conversations « viriles », et passait son temps à dire « qu’on était bien entre mecs ! » Bref, il offusqua ma pudeur. La tête me tournait. Je ne savais si c’était de fatigue ou de dépit. Ces choses dites me firent tant d’effet que des haut-le-cœur me vinrent, et je me mis à vomir dans les vespasiennes. Le doux adolescent me prit en pitié. Il remonta sa braguette et m’aida à me relever. J’eus le deuxième choc de ma journée. Je te reconnus pour ce que tu étais : une femme. Et quelle femme ! L’image de Samantha s’estompa immédiatement devant celle que j’avais rencontrée dans des vespasiennes. Un quidam, entrant dans les aisances, fit les gorges chaudes sur la présence d’une femme dans des WC pour hommes. Que m’importaient ces sarcasmes, j’aimais. Tu ne crus jamais en la vérité de ces sentiments successifs. Hé bien sache aujourd’hui que ce qui me plut fut cette ressemblance avec ma Samantha. Je te pris pour elle. Oui c’est cruel de te confondre avec elle. Mais ta physionomie me rappela ma douce amie de l’après-midi. Et puis c’était farce de rencontrer une femme dans un lieu d’hommes.

 

Je te demandais où était garé ton camion. Tu ne compris pas, croyant à de l’humour. Nous rîmes tant, t’en souviens-tu ? Le bonheur est parfois contagieux. J’entrais dans ce magasin dont tu te souviens, pour faire la première folie de ma vie : je t’achetais cette robe rose qui, je te l’avoue aujourd’hui, était la même que celle de la douce Samantha. Oui je désirais que tu fusses habillée comme elle, car je voyais dans cela le comble de la distinction, du tact et du bon goût. Et puis le rose était bien plus beau que le rouge. Lorsque rentrés chez toi tu la passa, je te trouvais si belle que je décidais que nous nous marierions. Au diable Samantha et son camion ; je te préférais, toi et ta robe rose.

 

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