Mélanges

8 décembre, 2007

Le monde comme il va

Classé dans : — Sébastien @ 17:02

Voici quelques pensées qui me sont venues au fil de mes réflexions sur la nature humaine et des échanges avec les gens qui me sont proches. C’est ainsi que vous verrez que 1984 traite de la querelle des universaux, et que le Che Guerava est socratique sans le savoir; de quoi faire naître la polémique en somme et me faire passer pour un sombre idiot pédant auprès de ceux qui connaissent et aiment la philosophie. Je considère néanmoins qu’une bonne manière d’appréhender l’histoire des idées est d’oser mélanger ce qui, de prime abord, semble n’avoir aucun lien.

 

1984 ou la querelle des universaux

Nous ne saurions que trop conseiller de lire 1984, et ce pour un tas de raisons valables : explication des mécanismes du Totalitarisme, réflexion sur la liberté, etc. Mais la plus puissante des raisons qui doit pousser à le lire est la querelle des universaux. Le génie d’Orwell est de nous montrer ce que pourrait donner le monde si la conception aristotélicienne (celle du nominalisme) était poussée à bout. Dans 1984 les choses n’existent pas en soi; ainsi O’brien peut dire que « deux et deux font cinq si je le veux », puisque le passé n’existe plus en soi. Evidemment le passé existe et continuera toujours d’exister, mais de cette idée universelle, on extrait ce qui sert. Le passé n’a de fonction qu’en tant que passé, cependant ce qu’il véhicule est sans importance, on peut donc le changer à volonté en fonction des événements et de la signification que l’on veut lui donner. Qu’est-ce que la réalité ? Qu’est-ce qui me permet de dire que j’existe ? Ma conscience dit Descartes. Mais que se passe-t-il si je n’ai plus de conscience ? Impossible répondra Descartes, pourtant, Orwell essaie de nous montrer que c’est possible. La novlangue est cette tentative de supprimer l’homme de l’être humain et, partant, toute réflexion, toute conscience puis finalement toute transcendance. Les idées n’existent que parce qu’elles reposent sur des faits réels. Peut-être les yeux des hommes ne distinguent pas de la même manière les couleurs : le rouge peut très bien apparaître vert à quelqu’un d’autre, néanmoins pour tous les hommes un certain type de rayonnement qui vient frapper les yeux est rouge en dehors de toute considération sur la couleur réelle que peut prendre le rouge. Si la pensée, l’acte de penser n’existe plus en soi alors l’homme est ramené à l’état animal. Toute la philosophie du Totalitarisme est résumée dans cette phrase : ramener l’homme à l’état de l’animal. Curieuse idée.

Curieuse idée, et moderne idée : la société actuelle, par un biais détourné nous ramène à cette idée : celle de faire de l’homme un consommateur sans pensée. L’homme moderne absorbe sa ration quotidienne de Télécran, qui certes ne pousse pas à la guerre mais plutôt à acheter. Les choses existent-elles en soi ? Oui mais dans le panier du consommateur pourrait-on dire. La désinformation (encore un mot intéressant), la manipulation des opinions publiques, la falsification du passé (il n’est que de penser qu’aux Etats-Unis, il existe des états où l’on n’enseigne pas les théories sur l’évolution), l’embrigadement des masses dans l’idéologie des bons sentiments, le reniement d’un certain type de passé font que l’on manipule les populations tout aussi bien que dans le roman d’Orwell. La menace terroriste n’est que le dernier avatar de cette panoplie : on fomente des attentats attribués à de pseudos groupes révolutionnaires afin de maintenir les populations dans un état de peur et dans une haine de l’autre que l’on assimile au mal (c’est l’axe du mal), et on en arrive aux deux minutes de la haine inventées par Orwell.

Mais les universaux dans tout cela ? La terreur fabriquée, la police de la pensée, le bourrage de crâne, tout cela est contenu dans le nominalisme. C’est le pragmatisme qui tue l’homme, même si parfois et souvent il le sauve dans de nombreux domaines, où justement la partie animale est le plus mise à l’épreuve. Mais dès que l’on trouve la réflexion, on trouve l’âme, l’âme est ce qui différencie l’homme de l’animal. L’âme c’est ce qui refuse écrivait Alain. Dans 1984 personne ne refuse : personne ne refuse le changement du passé ou du présent, personne ne refuse que deux et deux fassent cinq si le parti le décide, tout comme aujourd’hui personne ne refuse la vision du monde que nous donne les Etats-Unis. Personne ne refuse de consommer, personne ne dit que le monde risque de disparaître. Pourquoi ? Et c’est là que l’analyse d’Orwell est datée : parce que tout le monde trouve son compte dans la société moderne, à l’exception de ceux que l’on nomme les « exclus ». Au contraire du dicton il serait bon de dire que « ventre rassasié n’a point d’oreilles ». Tocqueville avait prédit l’avènement d’un nouveau despotisme qui ne brise pas les volontés mais qui les corrompt, qui affadit et qui finalement disqualifie les mécontents au lieu de les tuer.

Un despotisme du genre nouveau qui ramène l’homme à une idéologie toute simple des bons sentiments : d’un côté les bons, de l’autre les mauvais; en face de la barbarie deux attitudes sont possibles, l’indignation (qui peut tourner en colère) ou l’indifférence (parce que l’on est pas touché directement par la catastrophe). Combien sont indignés ? Tous et personne à la fois : indignés de voir 3 000 américains tués dans des attentats suicides ; mais personne pour se poser la question de savoir à qui profite le crime ? La volonté de l’homme a été broyée aussi efficacement par la propagande que par la torture. Après la colère vient l’indifférence : le temps passe sur les événements et les efface, l’événement succède à l’événement, et il n’est nul besoin de récrire le passé qui se récrit lui-même sans cesse à cause de la nouveauté qui emporte l’homme moderne dans une perpétuelle fuite en avant. Orwell avait-il senti que le passé pouvait disparaître de lui-même sous l’indifférence? Ce qui compte c’est que finalement il est soit modifié volontairement ou bien oublié par l’accumulation des événements : le résultat est le même. Et ce résultat à un nom : indifférence. Seules comptent les deux minutes de la haine, seules comptent les images des bons battant les méchants. L’âme n’existe plus, elle n’a plus lieu d’être, puisqu’il ne s’agit plus de prendre parti : les bons étant naturellement choisis.

Quand est-ce que l’homme devient un sujet suffisamment déterminé pour exister ? Quand il refuse, quand il sait que deux et deux ne peuvent faire que quatre parce que c’est une loi naturelle et universelle ; et que quelle que soit la puissance de réflexion deux cailloux et deux cailloux feront une somme de quatre cailloux.. Ce qui le rend libre c’est de dire que deux et deux font quatre parce que deux restera toujours deux et sa somme avec un autre deux fera toujours quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit car derrière cette simple pensée, son ordonnancement primitif, se cache l’homme : c’est-à-dire la rationalité, la réflexion, l’intelligence, et finalement l’âme.

1984 est un livre déstabilisant, car on se demande si finalement le Parti ne finira pas par l’emporter. Le pauvre Winston finit par ployer, son âme même se résigne à perdre et à ne conserver que ces quelques secondes de liberté avant la mort, avant l’instant fatal ; c’est son unique et ultime moment de liberté, qui lui paraît devoir duper le Parti. Il est vaincu par le système. Mais ces quelques secondes représentent-elles la renaissance de l’esprit humain ou sa mort ? Un régime peut-il à ce point asservir l’homme, l’empêcher de voir ce qu’est la vérité ? Peut-on le ramener à son état primitif et grégaire d’animal ? Si on croit en l’homme ces quelques secondes sont Dieu, le retour de la liberté et augurent la perte du système ; si on croit en la politique elles sont le dernier refuge de l’homme, celui qui sera de toute façon vaincu (par l’amélioration des techniques de propagande et de torture). On en revient aux universaux : l’homme a-t-il une existence en lui-même et par lui-même ? Poursuivons le parallèle avec notre société : l’homme a-t-il été vaincu par la moralité ambiante ? Le génie de l’époque moderne est de servir du réalisme (le bien existe et il est déterminé, tout ce qui n’est pas avec nous est contre nous et c’est le mal) pour ce qui est en fait un nominalisme. Le mensonge prend la couleur de la réalité car le Pouvoir, grâce à la presse, n’a plus de contre-pouvoir. Une loi comme le patriot act permet à l’Etat américain (incarnation du Bien) d’enlever et de juger sur son sol n’importe quel ressortissant, dans n’importe quel pays, au prétexte qu’il ne croit pas ses balivernes et que par conséquent il représente l’incarnation du mal. Ce nouveau manichéisme (Bien contre mal) a remplacé la politique, et surtout la politique internationale qui était fondée sur le principe de continuité des rapports entre les Etats. Le manichéisme est utile: défendre le bien justifie tout type d’intervention que l’on jugera à propos, il s’agit de mentir (mécanisme de désinformation) tout en faisant croire au bien fondé de son conte (ex. les bébés jetés hors les couveuses pendant la première guerre du Golfe, les armes de destruction massive pendant la deuxième, et la menace nucléaire iranienne pour ce qui sera probablement la troisième). Le nouvel ordre mondial, jonché sur ses certitudes joue les apprentis sorciers. L’ennemi du jour est sans cesse renouvelé, comme dans 1984 c’est l’estasia ou l’eurasia au choix selon la volonté du gouvernement. Ce qui étonne le plus dans tout cela c’est le degré de bobards (comme on disait en 1914 à un époque où il était encore de bon ton d’utiliser le franc-parler) que les masses sont prêtes à avaler.

Ceci nous conduit à ce qui sera certainement la perte du Parti et la résurrection de l’homme : la novlangue. Il s’agit d’un des aspects les plus fascinants du roman d’Orwell. La novlangue est la tentative ultime de tuer l’homme par l’anémie du langage. Cette tentative est irréaliste. J’hésitais à dire si finalement l’homme l’emporterait dans 1984. En fait, du simple fait de la novlangue, il a gagné. A force de réduire les capacités intellectuelles de ses membres, la Parti les conduira à une forme d’imbécillité et de paresse intellectuelle. Viendra un moment où l’intelligence qui leur manque aura passé dans le peuple – le prolétariat – et où celui-ci prendra le pouvoir quand bien même il serait étroitement surveillé et les velléités de réflexion impitoyablement pourchassées. Il est absolument impossible de réduire l’homme à un tel état de bêtise, où si cela est possible, une de ses composantes, à qui on n’impose pas cette bêtise finira par se révolter lorsqu’elle sera suffisamment forte. Il n’existe pas d’exemple de société où les basses classes ne finissent par prendre le pouvoir ; quitte à recréer une oligarchie puis une monarchie suivant la topologie des systèmes qu’en a donné Aristote. La classe dirigeante pour se maintenir doit être, soit plus intelligente que les autres, soit mettre une chape de plomb sur les basses classes, car elle ne tire sa puissance que du respect : respect dû à l’intelligence ou à la force. Dans 1984, le peuple semble entraîné par les défilés martiaux, la semaine de la haine, les espions etc. mais en lisant plus finement, il semble que cela ne s’applique qu’aux membres du parti. Il y a une condescendance marquée envers le peuple, dont on se contente de prélever les spécimens les plus intelligents pour les évaporer. Pour le peuple, ou tout au moins pour ceux qui y ont de l’intelligence, deux et deux feront toujours quatre. La manipulation du passé leur est pour lors indifférente, mais comme leur est indifférent la novlangue. Viendra un jour où le langage ancillaire et la novlangue seront totalement étrangères l’une à l’autre et où, comme dans la tour de Babel, plus personne ne se comprendra et où la peur inspirée par le Parti ne sera plus un instrument de terreur suffisamment puissant et où il se soulèvera et vraincra la classe dirigeante. Un système basé sur la Terreur ne peut pas durer dans le temps. Quelle leçon tirer de ces enseignements pour notre époque ? Je dirais que l’on tente d’introduire un novlangue, mais une novlangue aux petits pieds qui se contente de l’euphémisme. Dire par exemple d’un aveugle qu’il est non voyant c’est essayer de passer d’une situation réelle et humaine (j’ai perdu la vue), ce qui d’ailleurs n’empêche pas le bonheur, à une situation mécanique et impersonnelle où seul compte l’émotion sur laquelle on joue, le registre qui permettra d’exploiter, au besoin, au mieux la situation à son avantage pour disqualifier son ennemi. Il n’est que de voir le passage de Noir à homme de couleur. Certes on peut estimer que le terme Noir (et c’est encore plus vrai pour Nègre), est péjoratif et contient des relents de haine. Toutefois il contient en lui-même une réalité, un sens historique que le terme homme de couleur nie jusqu’à l’évidence. De plus en mettant le terme à l’index, il empêche de poser un tas de questions dérangeantes, et a l’incommensurable avantage de fournir un prétexte à la police de la pensée pour sévir contre une personne qui le lui agrée pas. Si on compare cette évolution à la novlangue on se rend bien compte que la volonté est identique, mais avec des moyens différents, il s’agit de réduire, d’anémier la langue en remplaçant dix ou quinze mots ayant un sens voisin par un seul qui les englobe tous. On en revient aux universaux. Les choses existent-elles en soi ? Et ici la novlangue a cette double utilité de : classer les choses selon une réalité qu’on invente et qui doit avoir une réalité en soi (réalisme), de mélanger sous un terme vague un certain nombre de signification (nominalisme) ; et par cette double distinction, 1984 transcende la querelle des universaux.

 

L’éducation

L’éducation est peut-être le plus beau mot du vocabulaire. Il évoque une quête et un accomplissement. Dans toute société l’éducation est la première et plus importante des valeurs. On éduque toujours dans un but précis : c’est là le creuset de toute la morale que diffuse une société. On juge essentiellement des sociétés décadentes au niveau de déliquescence de leur éducation. Le vernis de culture que représentait l’éphébise du IIIème siècle mis en comparaison des vertus enseignées par l’Académie en illustre assez bien l’exemple. Qui ferait l’histoire de l’éducation au travers des siècles écrirait une histoire des sociétés assez juste.

Mais je parle d’éducation, et ce terme doit-être d’abord être distingué de celui d’enseignement. L’étymologie suffit grandement à distinguer les deux, et permet notamment de montrer en quoi le champ couvert par l’éducation est incommensurablement plus étendu que celui que recouvre l’enseignement.

Enseigner vient du latin inseminare ou, littéralement, mettre à l’intérieur, « remplir » de manière plus figurée ; dans l’enseignement le corps n’est conçu que comme une enveloppe que l’on remplit : on peut en remplir l’âme également par l’apprentissage des divers types de science, et les modes de pensées les plus divers (de l’apprentissage de la langue aux modes de raisonnements les plus complexes), mais également le corps en le préparant pour la guerre (ex. Sparte) ou pour l’hédonisme (notre société), enfin pour assurer un développement harmonieux de l’être (idéal antique du kalo kagathos ou plus récent de l’école laïque de la IIIème République). Il ressort de tout cela que l’objectif de l’enseignement ne n’attache nullement au développement de l’être dans ce qu’il a de plus profond : à l’extrême limite, l’enseignement peut n’être porteur d’aucune valeur, il se borne à donner à l’homme les capacités de comprendre et d’expliquer son environnement ; cependant il n’est jamais totalement neutre : toute présentation des connaissances impliquant un mode de représentation du monde choisi. L’enseignement est essentiellement du savoir transmis dans un rapport de hiérarchie : ce que traduit l’expression ancienne de travailler sous la férule.

Eduquer c’est conduire hors de (e-duquere). On conduit l’homme à penser, à s’interroger, ou à reproduire des schémas de pensée, des points de vue adoptés par la société. La maïeutique socratique est la meilleure des éducations, la plus idéale en tout cas. Socrate faisait accoucher chacun de son esprit : c’est-à-dire lui donnait une personnalité propre ; et il est notable que le principal grief qui lui fut opposé était celui de corrompre les jeunes esprits. Rien n’est plus dangereux pour la société que d’avoir des hommes qui ont une âme : c’est-à-dire qui peuvent dire « non » pense-t-elle ; or cette vision est fausse : qui sait dire non, connaît le courage et sait en faire preuve, et sait également accepter de dire oui dans l’intérêt de la majorité. A bien y regarder la vie de Socrate contient toutes les questions qui se posent sur l’éducation à plus de 2500 ans de distance.

Que fit Socrate ? Il se moqua d’abord de la richesse, et plus généralement des honneurs, c’est-à-dire de ce qui fonde l’idéal de tout homme qui ne voit que par le prisme social. Cela est impardonnable. Se moquer de ce que recherche tout sujet est trop fort, trop grand pour que le pouvoir ne s’y oppose pas. Tous les êtres véritablement subversifs ont jeté aux orties la défroque dont on essayait de les parer. La gloire et l’aura d’un personnage contemporain comme Esnerto Guevara gît entièrement dans cette analyse, et peu y voient cette vérité profonde qu’il s’intéressait à la même chose que Saint-François d’Assise : l’Homme. Quels que soient les visées ou pensées politiques, dès lors que quelqu’un s’exclame « libérez-vous » il pense d’abord à lui.

Ensuite il s’est entouré de la jeunesse, et je pense de l’élite de la jeunesse Athénienne – élite spirituelle et intellectuelle s’entend – et cette jeunesse n’était nullement la jeunesse frivole et pusillanime issue de notre révolution inculturelle : il s’agissait de jeunes gens intelligents et arrogants, violents – en un mot nobles – produits par le plus pur des régimes qu’ait connu l’humanité. La société antique était très violente comparée à la nôtre, mais très humaine, et dire que nul n’est méchant par volonté lorsque le maître a les mêmes droits sur son esclave que sur ses biens propres est particulièrement subversif. Car le maître qui corrige l’esclave par plaisir peut se voir opposer cette vérité toute simple « mais pourquoi cette méchanceté sans raison envers un innocent ? » L’idéal de Socrate place donc l’homme au-dessus de l’homme en quelque sorte. Il l’oblige à assumer les conséquences de ses propres actes : on en revient à l’âme et ce qu’en disait Alain « l’âme c’est ce qui refuse le corps », refuser de frapper quand on en a envie c’est faire preuve d’humanité et de cœur, c’est s’élever à l’âme.

Socrate était aussi un héros qui s’est distingué dans les guerres puniques, notamment en sauvant le général Xénophon. Il a donc mis sa vie en accord avec sa morale. C’est l’exemple le plus parfait de l’éducateur : lui peut dire « faites ce que je dis et faites ce que je fais ». Tant il est vrai qu’il est souvent facile de dire « quel beau parleur mais qu’a-t-il accompli qui mérite qu’on s’y intéresse ? » L’authentique héros fait peur car il est tout résolution, c’est quelqu’un d’habité par la Vérité : il sait que ses actions sont justes. Cela implique naturellement de distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l’injuste etc. Et on en revient à l’éducation : pour éduquer il faut des valeurs, et ces valeurs sont intangibles. Toute l’éducation consiste à savoir reconnaître le chemin qui mène à la vérité, au beau en soi, à l’absolu.

La crise actuelle de l’éducation est que la société, les parents, l’école ne croient plus en aucune valeur. Le passé de la France, sa tradition d’humanisme, son héritage judéo-chrétien, sont niés ; et pourtant on ne propose pas de valeurs de substitution. Tout est devenu « plus compliqué qu’on ne le pense » ce qui sert à justifier les pires abominations intellectuelles. Ainsi l’éducation nationale, pour ne pas affronter les vrais problèmes, pour ne pas avoir à imposer un modèle de société, se réfugie derrière des paravents : responsabilité, égalité, lutte contre les discriminations… Toute chose noble mais qui ne recouvre aucune valeur réelle.

Eduquer ne peut-être séparé d’enseigner : car pour réfléchir et pouvoir être conduit « hors de » il faut déjà savoir, et pour douter ensuite de ce savoir, il faut l’avoir acquis. Et on en revient à Socrate : « il faut savoir que l’on se sait rien » (c’est le doute) mais ce doute devient source de connaissance par le dépassement, précisément, de cette connaissance. Comment dire que la Terre est ronde si l’on ne sait pas ce qu’est la Terre ?

Nous sommes à une époque de technologie et de technique : la vie se résume à presser quelques boutons ; le savoir, la connaissance sont foisonnants : il suffit de taper « doute » sur internet pour trouver instantanément tout ce qui a été écrit sur le doute par toute l’humanité depuis le commencement des temps. Evolution fabuleuse ? Non régression plutôt de l’esprit humain qui n’est voué qu’à rester à la surface des choses sans avoir le courage de les approfondir jamais. Le but ultime de toute connaissance réside dans la réponse qui est apportée à cette question « A quoi tout cela sert-il ? », et plus profondément « d’où venons-nous et pourquoi sommes-nous ici-bas ? » Parfois une vie entière ne suffit pas à répondre à ces questions, ou à tout le moins à leur trouver une réponse acceptable, c’est-à-dire qui correspond à son âme ; mais l’homme actuel, l’homme absolu, n’a plus même conscience de leur existence, ou pire il y répond en tapant la question dans un moteur de recherche.

 

 

L’amour

Alain, dans ses définitions, dit de l’amour qu’il est à la fois « une passion et sentiment », une crainte et un espoir mêlés en somme ; il note que « le mariage et les enfants terminent cette effervescence ». Et qu’enfin « le courage d’aimer (sentiment du libre arbitre) nous tire de cet état de passion, qui est misérable, par le serment plus ou moins explicite d’être fidèle, c’est-à-dire de juger favorablement dans le doute, de découvrir en l’objet aimé de nouvelles perfections, et de se rendre digne de cet objet. Cet amour – conclut-il – qui est la vérité de l’amour, s’élève comme on le voit du corps à l’âme, et même fait naître l’âme, et la rend immortelle par sa propre magie. »

Cher Alain ! En copiant ce passage j’ai ai les larmes aux yeux. L’âme : quel mot magique ! Naître à l’âme c’est bien s’élever du corps à l’esprit. L’âme croît quand elle croit (en Dieu, en l’amour, en l’amitié peu importe). Tout est admirable dans ce passage, tout est beau et il s’en est fallu de peu que je ne le copiasse intégralement. Il est d’autant plus beau qu’il est – à quatre-vingt ans de distance – totalement anachronique. Que reste-t-il de l’amour aujourd’hui ? Rien, à l’exception de ce qu’en disait Chamfort qu’il n’est que la rencontre de deux fantaisies et le contact de deux épidermes ; encore dans ce fabuleux XVIIIème siècle le philosophe, l’homme intelligent, pouvait-il espérer l’amour d’une belle et noble dame, c’est-à-dire son cœur, et ce qui est mieux, son âme. On n’aime plus dorénavant que du bout des lèvres, même si l’on se promet les grands sentiments. L’amour ce n’est plus que du sexe : la durée du coït (et son intensité) y tiennent une place primordiale. D’ailleurs le terme d’amour n’existe plus, remplacé qu’il a été par l’expression de relation amoureuse. Il est bien plaisant de s’attarder sur ce glissement sémantique, et je vois dans le terme de « relation » la vérité de l’amour nouveau. L’humanité est ravalé au rang de la bête ou si l’on préfère à celui du corps ; l’amour n’est plus que ce que l’on parait jadis du beau mot de faveur. Il ne naît désormais que de l’attirance physique – quoi qu’en disent, et en dépit de leur hypocrisie sur le sujet, les femmes actuelles – et il ne s’élève jamais qu’au niveau des sens. Le sentiment est banni, il ne lui reste plus que la passion pour reprendre la terminologie d’Alain.

Je ne vois plus qu’on comprenne aujourd’hui Musset voulant se précipiter avec Georges Sand du haut d’une falaise. Il s’attirerait le ridicule et les quolibets, enfin plutôt d’ailleurs un poli rejet (car on n’ose plus parler de ridicule de nos jours), quelque chose comme : « il est fou », « c’était un pauvre type mais il faut être adulte et raisonnable, un mec qui me ferait ça, je le jette direct » (j’emploie le vocabulaire et les tournures de notre époque à dessein). Je trouve le geste de Musset comme étant le comble du ridicule précisément, et Maurras les avait déjà dégradés en leur consacrant un volume intitulé les amants de Venise alors qu’ils souhaitaient être les enfants du siècle ; il n’empêche que pour vouloir faire ce geste, il faut de l’âme.

Ce qui est drôle dans les rapports entre Sand et Musset, c’est qu’à part cet épisode tragi-comique, ils pourraient être de ce siècle : tout n’est que passion sensuelle et sexuelle, déchirements et recompositions par pur esthétisme, et en dehors du cadre de l’Europe du XIXème siècle – qui est tout de même un décor grandiose – leurs aventures sont semblables à celles qu’offre le monde contemporain. C’est une attirance (physique ou intellectuelle peu importe) qui fait se rapprocher deux êtres qui pensent, l’amour consommé, se connaître de toute éternité : la différence d’âge ne faisant qu’accentuer le côté pathétique de la situation. Il se noue alors une relation torride, remplie dès le germe par l’adultère, et vouée à l’échec dès le départ pour ce motif (car elle est condamnée à rester au niveau du corps, il lui manque le courage d’aimer) et chaque nouvelle incartade provoque une séparation suivie d’une réconciliation etc. : on ne s’aime que de cœur, jamais de l’âme. Quand je regarde autour de moi, je ne vois que cela : le courage d’aimer ne peut exister car la société à tuée l’âme et plus rien ne refuse le corps.

L’âme est morte, dis-je, car elle a été tuée par la science. Comme ils sont drôles les biologistes, chimistes, médecins et autres psychologues quand ils nous parlent de l’amour : ce se sont que mots savants et études obscures issues de leurs modernes traités : pour le biologistes l’amour n’est que la sécrétion d’une glande particulière ; pour le médecin il s’éteint au bout de deux ans dans le meilleur des cas ; quant aux psy (de toutes les catégories : chiatre, chologue, chanalyste…) il n’y voit qu’une névrose ou une pathologie : j’aime parce que je désirais ma mère dans mon enfance et que je désirais secrètement tuer mon père ! Belles théories que tout cela, j’y acquiesce sans l’ombre d’une hésitation, mais il y manque une toute petite chose, infime, et pourtant essentielle : l’Homme. Or l’homme c’est l’âme, c’est le courage d’aimer dont parle si justement Alain. A-t-on à ce point peur de l’homme qu’on tente de l’enserrer dans un bocal ? Nous sommes tous dans un bocal, enfermé à double tour et sous le regard permanent de la science et du scientifique qui fait sur nous les mêmes expériences que sur ses rats de laboratoires. Telle est la société.

Il me semble que dans une époque qui n’est pas si lointaine, le mythe de la phistis sophia (lire le Banquet) faisait rêver, ces êtres androgynes séparés et qui se cherchent depuis le commencement des temps se sont-ils aimés seulement deux ans ? Il est certain que la réponse est toute trouvée, et que cette remarque va faire rire, mais elle est humaine : elle émane d’un cœur, d’une âme qui refuse obstinément de croire que quand l’homme fuit devant le danger à cause de la peur c’est qu’il n’obéit qu’à une surproduction de ses glandes cervicales. Tant que l’âme existe rien n’est jamais écrit : c’est l’âme qui fait surmonter la peur en lui opposant le courage et c’est l’âme qui fait aimer « qui fait découvrir en l’objet aimé des nouvelles perfections » ; c’est encore l’âme qui permet de refuser de succomber à la tentation par respect de l’autre. En tout cela l’homme se conduit en humain et se distingue par là de l’animal et le surpasse, et les 99 % de gênes communs avec le singe ou la mouche n’y changent rien. Grand Alain quand tu dis que le mariage et les enfants terminent cette effervescence. Comme tu rirais de nos jours ! Les enfants sont au rebours la fin de l’amour et recommencent au contraire une nouvelle effervescence. Comme si l’enfant était une fin qu’il faut surpasser, mieux : l’achèvement d’un cycle. Je ne crois pas connaître autour de moi de gens qui me disent ne pas s’ennuyer parce qu’ils sont mariés et ont des enfants ; d’ailleurs la majorité n’est plus mariée. « On s’ennuie », c’est le signe d’une bien vile époque : bien sûr que l’on s’ennuie, mais l’ennui peut-être fécond et l’essentiel n’est pas là : il ne suffit pas de faire des enfants pour aussitôt les abandonner à leur sort. Il faut les élever, leur apprendre la vertu et les valeurs morales, non seulement je ne vois rien d’ennuyeux là-dedans mais en plus il y faut un travail de chaque instant. Mais toutes ces considérations sont sans importances : il s’agit de changer d’amant ou de maîtresse pour retrouver le bonheur instantanément, d’où les deux ans pronostiqués plus haut… C’est bien une redescente au corps, un oubli total de l’âme. Il est cocasse de noter combien l’homme moderne délié (je préfère ce terme à celui de détaché) de la morale, l’homme absolu (étymologiquement sans lien) est ravalé au rang de la bête. Il n’a plus aucune volonté, plus aucun sentiment : il vit de l’instinct et des passions. J’ai entendu dire une choses ridicule et stupide un jour lors d’un colloque juridique, remarque faite par un éminent psy (quelque chose) : « je n’aime pas le mot de vertu parce qu’il appartient premièrement au langage militaire et caractérise les qualités du guerrier ». Je pense qu’il préfère le terme de lâche, ou celui d’aliéné qui sont, ô combien, plus conformes aux canons de notre époque. Il faut faire sans cesse preuve de vertu dans la vie, sans quoi l’on n’est guère plus qu’un animal.

Je dirais que l’égoïsme est devenu la caractéristique principale de l’amour. Alain – encore lui – disait qu’aimer c’est trouver sa richesse hors de soi, entendant par là qu’il fallait se montrer digne de l’autre, naître à l’âme pour « la rendre immortelle par sa propre magie ». Mais comment aimer, c’est-à-dire trouver sa richesse hors de soi, si l’on ne pense qu’à soi ? J’ai connu quelqu’un qui avait quitté un homme, avec qui elle avait passé de longues années, pour s’enticher d’un chauffeur de bus – simplement au regard de son aspect physique – et pour qui elle faisait des tours de ville dans l’espoir d’un sourire. Je ne nie pas la quête d’absolu qui se cache derrière cette aventure, mais c’est tout de même niais. Depuis que la femme, pour le bien de l’humanité, s’est émancipée elle est devenue aussi bête que l’homme ; elle agit comme lui et redoute plus que tout le jugement des autres : d’où cette recherche effrénée de la beauté physique chez l’homme. Manque d’âme là encore, de courage d’aimer. Quelle richesse trouver dans l’apparence physique : Platon nous dit bien que la vérité de l’amour c’est de s’élever de la beauté des corps à celle de l’âme ou du bien en soi : le bien n’est jamais loin du beau. Mais notre société c’est bien le IIIème siècle grec, tout cela ressortit de l’éphébie, un amour du beau et du bien mal compris. Quand les philosophes parlent de beauté (y compris physique) ils parlent d’harmonie. La beauté c’est avant tout ce qui se dégage de l’être – c’est ce que nous nommons charme – et qui irradie de lui-même. Dans les basses époques ce n’est que la recherche de l’esthétisme ou du beau pour le beau. Au passage le terme de « charme », qui nous plaît tant, appartenait jadis au vocabulaire de la sorcellerie, les charmes se sont les incantations magiques pour défaire l’ennemi. Parallèle intéressant si l’on y réfléchit.

Descartes dit que l’homme à un moment donné de sa vie cherche sa moitié et qu’il n’en désire qu’une seule car « la nature ne fait point imaginer qu’on ait besoin de plus d’une moitié » et que « encore qu’on voie plusieurs personnes de cet autre sexe, on n’en souhaite pas pour cela plusieurs en même temps ». Cruel anachronisme ! Descartes ne comprendrait plus ces hommes qui ont suffisamment de science pour envoyer les hommes sur la Lune, qui peuvent se parler à 4 000 kilomètres de distances grâce à d’étranges petites boîtes, qui mettent à la portée de tous l’ensemble du savoir de l’Humanité depuis le Commencement des temps, et qui sont incapables de comprendre la morale la plus simple. Il se demanderait certainement, avec raison, si cela en vaut la peine. Si l’excès de savoir, n’a pas rendu l’homme irrationnel. On le moquerait certainement sur sa théorie des esprits qui composent le sang, sur sa croyance invincible dans l’homme ; tous les modernes scientifiques lui expliquerait que l’homme est un aliéné, que le libre-arbitre n’existe pas dans certains, mais qu’en même temps ils ont suffisamment de jugement et de distinction pour qu’on les laisse libre ; que l’homme est naturellement infidèle mais que cela n’est pas grave ; qu’il existe plusieurs moitié d’un seul entier « cela est prouvé scientifiquement » ; qu’il est sans importance qu’un homme ait plusieurs femmes, même si la polygamie ne doit pas être admise ; qu’enfin il faut libérer les pulsions sexuelles qui ont été atrophiés dans les sociétés chrétiennes, mais qu’il est mal de les laisser aller jusqu’à leur terme et que la pédophilie est un acte ignoble.

C’est un tel amphigouri qu’entendrait certainement Descartes si on lui parlait d’amour. Dans tout cela il se poserait certainement la question suivante : où est l’Homme dans tout cela ?

 

 

Le mythe de la caverne

Nous sommes tous enchaînés dans l’obscurité : cela n’est pas nouveau, nous le savons depuis Socrate. Nous avons tué Dieu : cela n’est pas nouveau et nous le savons depuis Nietzsche. Cependant nous n’avons jamais mis en relation la Caverne avec la Mort de Dieu : car qui peut faire sortir cette personne enchaînée de sa Caverne, qui peut la tirer en-dehors pour lui montrer le monde réel ? La philosophie nous répondra-t-on. Certes. Mais comment naît l’âme ? Que nous dit Socrate sinon que les Dieux lui ont donné pour mission d’accoucher les âmes ? Sans Dieu pas de Socrate, sans Dieu pas de naissance possible en l’âme car sans Dieu il n’est pas de liberté possible. Les philosophes du XVIIIème nous ont bien attrapé là-dessus : car en dépit de toutes leurs subtilités ils n’ont pas deviné que la parcelle, l’étincelle céleste qui gisait en chaque homme – son esprit – était un don de Dieu. Car à part cela qu’est-ce qui nous différencie des animaux ? Rien pas même l’âme rétorqueront les scientifiques, en quoi ils ont tort puisque nous possédons une âme.

Le XIXème siècle n’aura vu que des systèmes philosophiques reposant sur la négation de Dieu, et donc se fondant sur la puissance de l’homme. Le petit feu d’artifice dura un siècle, car s’il était beau de détruire, il est tout de même mieux de construire, et aucun des systèmes philosophiques ne résista à l’épreuve du temps ; mieux Dieu se vengea du système le plus pervers et le plus délié d’entre tous en lui envoyant une petit bonhomme qui, n’ayant que sa foi et son âme, le réduisit en miette grâce au soutien de l’Eglise. Aujourd’hui il ne reste qu’un système dominant, mais je lui prédis la même déconfiture à terme car il ne satisfait en l’homme que le côté le plus bas, la satisfaction de l’instinct le plus immédiat et le plus animal, et la fin de l’Empire romain nous prouve qu’un système sans Dieu est voué aux crocs et aux gémonies. En ce sens le progrès technique est le mal absolu, et même sa médecine dont il est si fier ne réussit qu’à guérir le corps, jamais l’âme. Le progrès c’est le serpent qui se mord la queue, la mise en abîme, la fuite en avant perpétuelle. Il n’implique aucune réflexion sur ce qu’il produit.

Quel est le rapport avec le mythe de la Caverne me demandera-t-on, tant il est vrai que ces considérations peuvent paraître éloignées de la pensée de Platon, pourtant il faut y réfléchir : comment sortir d’un état misérable si l’on n’en a pas conscience d’y être, si l’on n’a plus seulement l’idée d’une réalité autre, de ce beau en soi vers lequel toute notre réflexion doit tendre ? Car toute pensée transcendante est ainsi niée. Comment parler aux hommes de leur cœur et de leur âme si seul leur corps existe et fait l’objet de toute leur attention ? Et c’est là encore que la prophétie de Socrate prend tout sons sens, et résonne à nos oreilles d’un son nouveau : tous les êtres sont enchaînés à leur corps, toute leur énergie vitale est désormais obnubilée par lui d’où l’attrait pour la beauté extérieure c’est en quelque sorte la victoire du Diable, c’est-à-dire de la tentation. Souvenons-nous de Alain : l’âme c’est ce qui refuse.

Tout cela peut paraître empreint de catholicisme, de préjugés judéo-chrétiens ; pourtant il faut comprendre : toute cette terminologie familière nous permet de faire passer des idées, d’éclairer d’un sens nouveau avec des mots communs. Dieu n’est autre que la liberté, la justice, l’équilibre ; le diable ou le mal ce n’est que la tentation, le côté vil de la vie, le malheur en un mot. Et chacun reconnaît en lui ces deux versants, il n’est jusqu’aux plus athée qui ne se sente mal lorsqu’il commet une action mauvaise dont il souhaite se repentir. C’est là la beauté et la lumière de l’homme : toujours pouvoir, par sa force intérieure, se tourner vers la lumière, quitter sa caverne pour cheminer vers la lumière et la vérité.

On dit souvent que philosopher c’est apprendre à mourir, et cela est vrai spécialement dans une époque où l’homme cache la réalité de la mort et s’imagine immortel ; mais je pense que philosopher c’est également apprendre à vivre, et c’est cela qui peut bouleverser mon contemporain. Oui il existe des solutions aux malheurs qui nous frappent ou nous accablent, il est aussi possible de ne pas se mettre dans des situations inextricables, et oui il est possible d’apprendre à affronter la mort, c’est-à-dire de vivre avec l’idée qu’un jour nous retournerons à la poussière. Mais pour tout cela il faut regarder avec les yeux de l’âme, c’est-à-dire retrouver cette parcelle de lumière, cette étincelle divine qui est en nous, c’est certainement cela la vérité de la Caverne. Cela implique premièrement du courage : le courage de la liberté et du refus, et cela n’est inscrit dans aucun manuel scolaire ou scientifique, ni dans aucune déclaration de droit.

Dans la vision qu’il donne du mythe de la Caverne, Alain nous explique que le Bien en soi doit guider tous nos actes. Il cite l’exemple de Protagoras qui – comme homme politique – se renie en déclarant que certaines choses doivent être cachées au peuple pour son bien. Il en conclut qu’il prend ainsi « l’opinion moyenne et la plus basse », et ce faisant tire la pensée politique vers le bas ; car si le peuple doute du vrai et du faux, il en vient naturellement à s’interroger sur le juste et l’injuste. J’acquiesce au raisonnement d’Alain, pour qui j’ai trop de respect et d’admiration pour oser mettre sa pensée en doute, néanmoins je remarque une chose curieuse que je suppose il n’aurait pas manqué de noter : l’époque dans laquelle nous vivons ne cesse de remettre en doute le vrai et le faux, le juste et l’injuste et plus généralement toutes les valeurs. Il n’est guère d’homme politique qui ne se fasse tancer sur ses choix, ses propos, ne soit obligé de s’expliquer sur les petites raisons qui justifient une politique, sur les visées personnelles qu’il en attend, comme si l’essentiel était là. Le moindre citoyen juge du juste et de l’injuste selon sa morale particulière, celle qu’il s’est forgé par son expérience inestimable d’homme vil ou moyen. Il propose le juste et l’injuste et analyse toute politique à son aune. Pourtant voit-on le plus humble progrès dans la vie politique ? Existe-t-il des traces que les ragots et les cancans dont le journalisme abreuve le peuple, fournissent une évolution notable des mœurs ? Les représentant du peuple sont-ils plus impartiaux et plus justes ? La réponse est non bien évidemment. Aucun siècle n’a connu autant de prévarications que le nôtre.

Il semble en fait qu’il manque un volet à l’explication d’Alain à propos du mythe de la Caverne, et qui est la suivante. La majorité de ces hommes enchaînés ne voudrait pas croire en l’existence de la lumière même si on la leur montrait. Beaucoup préférerait croire au songe, à l’hallucination. Car tel est l’homme : seul l’homme supérieur croit en ce qu’il voit, c’est-à-dire en qui ne ressemble pas au lieu commun de son quotidien, au lieu que la majorité (qui voit néanmoins tout aussi bien) ne veut pas croire en ce qu’elle voit. C’est pourquoi il ne faut pas déranger les hommes enchaînés : les ombres – qui sont leur réalité, leur quotidien – les rassurent. Ils tueraient ceux qui tenteraient de prouver leur inexistence, ou au contraire la vérité de leur réalité, ce qui est la même chose au fond. Il n’est nullement besoin que le peuple (ou la majorité) voit le bien en soi. Cela est réservé à l’élite, mais en compensation l’élite à le devoir d’instruire et de conduire le peuple dans une direction qui l’élèvera : lourde responsabilité. Seule l’élite – l’aristocratie de l’esprit – a besoin de savoir et de s’élever et de guider, c’est tout ce qu’elle doit faire pour la masse.

 

 

 

 

L’esprit du capitalisme

 

Le capitalisme est mort. Marx avait raison : il renfermait en lui-même les germes qui l’ont détruit. L’accumulation du capital a fini par détruire ceux-là mêmes qui le possédaient.

Le capitalisme des XIXème et XXème siècle est irrémédiablement perdu. Ce type de régime basé sur l’accumulation des forces de travail et leur confiscation par un petit nombre n’existe quasiment plus dans le monde occidental ; ce capitalisme n’est plus guère utilisé que dans le tiers-monde (c’est-à-dire sur 90 % du globe) afin de fabriquer les biens de consommations qui seront ensuite utilisés dans le monde occidental, mais également pour créer des néo-capitalistes qui, une fois leur pays développé, s’intégreront au mode de vie néo-capitaliste.

Le nouveau système qui a remplacé dans les pays développés le capitalisme en est le fils et l’héritier : c’est une nouvelle forme de totalitarisme qui ne laisse aucune place à l’être humain.

Il offre comme base la consommation de masse toujours renouvelée de nouveaux biens de consommation, ou plutôt de biens recyclés. Ces biens sont fabriqués dans les pays capitalistes (et qui n’ont pas conséquent pas encore atteint le régime post-capitaliste) que sont le tiers-monde et quelques régimes qui favorisent l’accumulation du capital comme la Chine. Ces pays dits « émergents » (c’est-à-dire non encore nés au nouveau système) sont pour nous ce qu’étaient les restes de la société médiévale à la Renaissance : un régime qu’on gausse comme étant archaïque et qui ne bénéficie pas des merveilles de la révolution qui s’est faite dans les esprits.

Le principe de la consommation de masse, de l’accumulation d’objets inutiles et sans valeurs est la base qui fonde notre nouvelle société. C’est le point d’entrée obligé de tout. Sans achat massif de la part de l’homme, le régime néo-capitaliste est mort. Créer sans cesse de nouveaux besoins est devenu le leitmotiv. La technologie et la science sont les supplétifs de cette stratégie.

Le bonheur moderne est uniquement considéré sur la base de l’appropriation et de la possession (matériel comme humain).

La science, cette nouvelle religion, est l’allié indispensable du régime et plus particulièrement sa composante diabolique : la technologie. La technologie n’a aucune visée propre si ce n’est de rendre industriel une nouvelle forme d’objet, une nouvelle aliénation. Aucun domaine n’échappe à la science, pas même l’humain. La science justifie tout : la manipulation génétique, la bombe atomique, les gaz toxiques, la pollution climatique etc. au motif que les nouveaux problèmes seront réglés par la recherche. Quitte à créer de nouvelles calamités. La justification de la science est la médecine : tout homme est tenu par cette vérité première (qui est le contraire de l’action et qui nie l’être humain jusqu’à l’essence) : « tant qu’on a la santé ». La médecine et la santé sont devenus un symbole de l’aliénation de l’homme. La science et le progrès n’ayant réussis qu’à produire des catastrophes et à empoisonner la nature, le médecin est devenu l’homme qui prodigue le contrepoison. Il est également l’homme qui peut empêcher de souffrir et nous ramener au jardin d’Eden où tout est gratuit et où l’homme et la femme ne souffraient pas – y compris dans l’enfantement et à ce point de vue l’invention de la péridurale est un symbole incontournable. La médecine n’a pas de limite : elle soigne les pathologies aussi bien physiques que morales, car le néo-capitalisme a détruit également l’âme de l’homme en ayant tué dieu et en ayant tué toute velléité de rébellion ou d’aventure dans l’homme. La partie animale de l’homme est morte dans ce qu’elle a de plus noble : exercice de la guerre notamment.

Derrière les progrès de la médecine se cache toujours la pharmacie. Derrière toute découverte scientifique, qui pourrait sauver l’homme d’un fléau, se cache toujours l’industrie qui annexe toute découverte, la pare du nom de « brevet » et la vend au monde entier selon ses facultés contributives[1]. Dans ce vaste supermarché qu’est devenu le monde, tout est à vendre, tout est à acheter. Aucun bien qui ne vaille d’être mis en commun, à moins qu’il soit par essence déficitaire. Dans ce monde les pertes sont toujours collectivisées et supportées pour l’essentiel par le peuple, alors que les profits sont réservés à l’élite financière héréditaire. La seule chance de réussite sociale absolue se situe dans le spectacle comme l’a si bien montré Guy Debord. Ce qui ravale l’homme au rang de phénomène de foire. Le niveau de technicité exigé pour exercer le moindre métier augmentant, la plupart des hommes ne sont que des « spécialistes », des « experts » qui ne voient jamais que le tout par la partie, et qui ont oublié les fondements mêmes de leur discipline, sa philosophie et ce qui sous-tend toute réflexion. C’est un monde dont l’épistémologie est absente qui ne peut même pas l’envisager.

La mécanique profonde du système néo-capitaliste libéral est la peur. Il se doit d’avoir un ennemi (réel ou imaginaire), ainsi la figure du terroriste islamiste – sur laquelle l’Administration américaine sait mieux qui quiconque à quoi s’en tenir – a remplacé dans l’imaginaire de la peur, celle de l’invasion communiste. Le monde capitaliste ne pourrait pas survivre sans cet ennemi. Le système qui se veut le moins pire se doit de prouver qu’il existe une autre sous-humanité dans laquelle de dangereux humains démoniaques vivent à l’âge des cavernes. A ce propos l’image de Ben Laden dans ses « grottes » de Tora-Bora est un symbole saisissant. Il n’est rien d’autre que la représentation du « roi du monde » maléfique. D’ailleurs le symbole même que représente le nom de Ben Laden en interdit la capture. Il n’est rien d’autre que Emmanuel Goldstein du roman 1984. C’est une figure qui doit exister même si elle n’est pas réelle comme peur.

La philosophie intrinsèque quand on incarne le « moindre mal » c’est qu’il ne peut y avoir que pire. Il est donc impensable de montrer des voies de réussite différente de celle du libéralisme capitaliste.

Le complément obligatoire de la peur est l’Ordre. Mais non pas l’ordre pacificateur qui apaise les consciences et châtie le coupable, mais l’Ordre qui laisse vivre le chaos. Sans le chaos, pas de peur ; sans peur, pas d’ennemi ; sans ennemi, pas de libéralisme. Toutefois, dans le cercle intérieur de la société libérale doit régner l’ordre qui permet de faire des affaires. Cet ordre est organisé par le Droit et la main invisible du marché.

Le capitalisme joue en effet sur la satisfaction des intérêts privés pour ne pas à avoir à faire jouer l’Ordre. Le côté diabolique du système réside dans ce point : on ne fait pas la révolution le ventre plein et l’esprit vide. Ainsi la société du moindre mal a besoin d’un appareil de propagande efficace et l’a paré d’une fonction : être le quatrième pouvoir. En réalité le quatrième pouvoir est au service du pouvoir. Il suffit pour s’en convaincre de savoir qu’en France par exemple 95% des journaux appartiennent à deux groupes de presse, eux-mêmes directement dépendants de sociétés multinationales. Il suffit que l’un ait des tendances libérales de droite et l’autre des tendances libérales de gauche pour qu’il n’y ait aucune contestation du système dans le pays. Le bi-partisme n’est rien d’autre qu’une forme de démocratie anémiée. Elle n’est que les deux faces d’une même figure. Le libéralisme est ce janus monstreux à trois têtes : l’une regarde vers sa gauche, l’autre vers a droite, mais au centre se trouve la permanence : celle du modèle libéral.

Le système capitaliste doit laisser se développer la criminalité et jusqu’à un certain point doit l’encourager. Cela présente pour lui trois avantages. Le premier est d’ordre économique, plus les « casseurs » sont actifs, meilleurs seront les résultats économiques : en se désengageant de sa responsabilité dans la sûreté urbaine, l’Etat oblige l’honnête homme à s’assurer. Il ouvre un nouveau champ d’activité économiques : celui de l’assurance privée qui remboursera, de manière toujours partielle, les désagréments des fauteurs de troubles. Cela présente en lui-même un double avantage ; d’abord cela oblige les gens à rester assuré, en partant du postulat que s’il faut changer sa voiture qui vient de brûler ou sa serrure qui a été forcée, mieux vaut être remboursé partiellement que pas du tout quitte à s’endetter pour les cinq ou six prochaines années. Ensuite cela favorise les bénéfices des sociétés d’assurances, toujours promptes à trouver des raisons de ne pas rembourser, et qui s’esquivent autant qu’elles le peuvent de leur responsabilité. Les bénéfices générés par la casse urbaine serviront à financer des OPA hostiles contre d’autres entreprises qui fonctionnent quitte à vider de leur force vive et à les laisser exsangue (le meilleur exemple en est certainement Moulinex). Le système trouve ainsi un cercle vertueux dans la criminalité qui n’appauvrit finalement que les pauvres.

Dans tous les cas, les habitants qui ont perdus leurs biens seront obligés de les renouveler car ils leur sont indispensables. Si on compte le rachat d’un voiture, plus police d’assurance augmentée, plus emprunt auprès d’un établissement bancaire : cela n’a que des avantages pour le système.

Le deuxième argument est d’ordre policier : la société libérale ne peut pas fonctionner sans peur et sans ennemie ; outre les ennemis de l’extérieur qu’elle fabrique, il est bon de trouver un ennemi intérieur qui serve de bouc émissaire. C’est les « jeunes », la banlieue, les « arabes » qui alimentent les fantasmes et la peur qui est le moteur indispensable du système, en même temps qu’il rassure ceux qui n’habitent pas les quartiers qui regorgent d’une délinquance créée de toute pièce par l’Etat.

Dernier avantage il permet de faire l’argent en toute impunité, ou quasiment, avec ce que le reste de morale de la population réprouve : la drogue, les prostitués, les armes etc. ces trafics extrêmement juteux alimentent les banques qui se gardent bien de demander l’origine des fonds qui sont déposés, puisqu’ils ont la vertu de fournir des liquidités, et selon le fameux dicton capitaliste « l’argent n’a pas d’odeur ».

L’équilibre est néanmoins tenu car cette délinquance doit respecter deux impératifs : ne pas être trop développée pour être contrôlable, être limitée à des territoires particuliers pour ne pas freiner la consommation globale. Toute la « politique publique » de la sûreté urbaine dans une société libérale tient en ces quelques lignes.

Le libéralisme pour fonctionner ne doit pas créer, ni promouvoir de morale. Ainsi tout est autorisé ou finira par l’être. Un simple constat : qu’aurait fait un gouvernement de droite véritable en face du PACS ? Sa première mesure, à peine élu, aurait été de l’abolir purement et simplement ; idem pour les lois sur l’IVG. De même qu’un véritable gouvernement de gauche n’aurait pas permis la flexibilité dans le travail que représentent les 35 heures annualisées.

Le néo-capitalisme doit réduire l’homme à son corps, il se doit de flatter ses penchants pour les exploiter et engendrer de la consommation.

G. Debord a bien noté que notre société était une « société du spectacle » entendant par là que tout est changé en spectacle : les marchandises comme les hommes et que tout est consommable est a un prix. Un économiste parlerait de biens et de services. Ce mot de « service » est intéressant à étudier et relève plus de la morale qu’il n’y paraît. Le cœur du système capitaliste est la société de « services », comme si toutes les commodités rendues la société via ses entreprises était gratuites ce qu’exprime le mot de « service » qui signifie d’abord une obligation ou le résultat d’une action, alors que le moindre « service », y compris le plus anodin est payant ! Il y a là un bel exemple de l’emploi du double-langage orwellien. Voici un bel exemple de la morale actuelle : combien garderions-nous d’amis qui nous rendent des « services » à ce prix ?

Le corollaire est que tout étant à vendre l’homme est également à vendre ou à louer, d’où le développement de la pornographie qui n’est qu’une forme de « spectacle » (pour reprendre G. Debord) un peu particulier. Le néo-capitalisme ne peut donc que faciliter l’accès de tous à la pornographie. Aucun tabou ne doit être opposé ; il y a fort à parier que bientôt la pédophilie, l’inceste soient bientôt autorisés au motif qu’on ne sait pas ce que désire réellement les gens et qu’on ne peut pas juger à leur place. Pour exister le marché doit sans cesse grandir et trouver de nouveaux espaces.

Tous les services sont payants et sont inversement chers au regard de leur utilité. Par exemple quelle est l’utilité d’un téléphone portable au vu de son prix ? Un téléphone portable est un instrument dangereux (par les ondes qu’il produit), inutile (il ne sert qu’à entretenir la bagatelle), cher (au regard de ce qu’il est : un morceau de plastique un peu évolué), intrusif (il permet de suivre à la trace n’importe quel individu), laid (un sale rectangle en matière bon marché qui éclaire, comme une lampe de poche), aliénant (il permet à n’importe de qui de me déranger à n’importe quel moment). On se demande, au vu de ses désagréments comment l’homme moderne a réussi à l’adopter à une échelle aussi importante ! D’autant qu’on a toujours réussi à prévenir les secours en cas d’accident, et qu’on réussissait à se retrouver dans une foule ou dans un lieu précis avant son invention. Il représente une manifestation symbolique du monde moderne, il répond davantage à un désir qu’à une utilité.

 



  

[1] Il est constant que les multinationales vendent leur découvertes à bas prix dans le tiers-monde, quitte à générer des pertes, dans le seul but de s’approprier un marché naissant.

 

 

 

 

 

 

 


 

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