Mélanges

21 janvier, 2011

Les muses meurent aussi

Classé dans : — Sébastien @ 13:33

Jean Dutourd est mort. Comment exprimer ce que l’on ressent quand on vient de perdre quelqu’un de proche? Dutourd était plus proche de moi que ne le sont certains de mes proches. Il était de ma famille, famille spirituelle s’entend. Je me souviens l’avoir découvert presque par hasard dans une revue d’histoire qui citait un passage des Taxis de la Marne, intitulé « philosophie de la botte ». Tout de suite ce fut l’émerveillement, le coup de foudre. La certitude d’avoir en face de soi celui qui change votre manière de vivre, de connaître le sens intime et caché des choses. Dès lors, je n’ai eu de cesse de lire son œuvre qui est abondante et riche de subtilités, de truculence et de bon goût qui caractérisent l’âme française (mot que j’aime par-dessus tout depuis lui). Dans un de ses ouvrages, il dit n’avoir souhaité écrire que pour les 5 000 français qui lisent la Pléaide et aiment la littérature, ce qui est le rêve de tout écrivain je pense. Il arrive que sur un malentendu, les génies rencontrent le succès: le Bon Beurre fut ce malentendu, et la participation aux Grosses Têtes, l’ancra dans le peuple comme le parangon de l’intelligence (ce qu’il fût indéniablement). Son style merveilleux, réminiscence de l’esprit classique enchanta jusqu’aux plus épais des lecteurs.

Grâce à lui j’ai appris à aimer écrire, à vouloir utiliser les temps et les modes que l’on est presque honteux d’utiliser. Il me fit profiter de son immense sagesse, de son savoir et ne donna cette leçon : que la beauté est dans la langue et qu’il ne faut pas en faire « crier les ressorts » selon le beau mot de Rivarol qu’il cite à plusieurs reprises. Tout écrivain n’est grand que dans le style. Je le vois comme un maître, un compagnon du devoir, un être de lumière qui vous fait naître à votre âme et à votre cœur, qui vous fait comprendre qu’il n’est point de richesse hors de soi, même s’il est difficile de trouver sa petite pépite qui est son être même. Il m’a donné ce conseil – précieux entre tous – qu’il faut rencontrer son âme pour être un homme accompli.

Dutourd irritait, il irritait à cause de son génie et de son incommensurable talent. D’ailleurs, et pour reprendre Swift,  » on reconnaît un génie à ce que tous les imbéciles sont ligués contre lui « . De ce point de vue Dutourd n’en aura pas manqué: des journaux à la mode, aux authentiques crétins (comme Jean Daniel), il aura stigmatisé contre lui tous les tenants de l’ordre établi et tous les pourfendeurs d’esprits libres dans notre période d’ignorance et de bêtise généralisées.« Le crétin se reconnaît à son goût pour les exactitudes inutiles » disait-il, et que de précisions inutiles fourmille notre époque qui ne sait pas l’imparfait du subjonctif, mais peut vous donner la composition chimique du deutérium.

Comme j’aurais aimé avoir son âme et son caractère ! Cette âme des français de toujours, celle de la musique de Stendhal, de Aymé, de Montherlant, de Balzac. Dutourd était un artisan dans un monde de robots, un amoureux de la vie dans un monde d’écologiste, un anarchiste dans un monde puritain, un pieu dans un monde athée, un vertueux dans un monde de coquins. Il nous laissera un immense vide car c’est peut-être le dernier grand écrivain d’une lignée d’aristocrate des lettres qui nous quitte aujourd’hui.

Pour finir, je lui dédie cette citation qu’il n’aurait pas reniée en guise d’épitaphe:

 » Linconvénient de vivre longtemps est que la dernière image de soi que le monde ait vue est celle dun vieillard  « 

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