Mélanges

16 février, 2008

Steven

Classé dans : — Sébastien @ 18:25

« -Je vois se profiler un danger bien grand.

-Lequel ? demanda Steven avec une anxiété non feinte

-Il est lié à une rencontre que vous avez faite, fit la cartomancienne en remontant ses lunettes en écaille sur ses yeux verts, qui lui donnaient le regard inquiétant du chat. D’ailleurs tout en elle rappelait le mystérieux animal, jusqu’à sa manière de s’asseoir sur sa chaise, ou plutôt de s’y lover. Vous avez rencontré quelqu’un n’est-ce pas, ne me mentez pas, les cartes le disent

-Oui, une charmante jeune femme, hier, au travail. »

 

Il s’ensuivit une démonstration brillante de la part de Mme Josette, voyante de son état, et filoute de sa qualification – bien qu’elle crut en ses dons – d’où il ressortait que le mal comme le bien pourraient se produire de cette rencontre.

Steven en fut rassuré, et sortit allégé de 150 euros.

Ce n’était pas la première fois qu’il s’adressait ainsi à des voyants quand un doute essentiel l’assaillait. Ainsi il consulta à diverses reprises à propos de son travail : pour savoir si son patron qui était scorpion – signe redoutable s’il en est – allait lui en faire baver ; ou encore si la nouvelle secrétaire serait un soir dans son lit. Parfois un doute d’ordre métaphysique l’empêchait de dormir, et il s’en allait demander jusqu’à quel âge il vivrait. Mme Josette, qui n’en savait rien, se réfugiait derrière le fait qu’il ne lui était pas permis de divulguer une telle information, mais pour ne pas faire fuir la pratique elle ajoutait que ce n’était pas pour tout de suite.

Sa grande victoire, lors de leur première, fut de retrouver les clefs de Steven qui n’alla, dès lors, plus que chez elle. Il n’y avait aucun mystère, aucun pouvoir surnaturel là dessous : simplement du bon sens. Après quelques questions bien posées, et quelques fines déductions féminines opérées de derrière ses lunettes, elle annonça prophétiquement que la princesse de Galles – il n’en fallait pas moins pour impressionner la pratique – les avait vues sous le meuble dans le couloir d’entrée. Le divin miracle se produisit, et Steven l’étourdi remit la main sur ses clefs. Son trait de génie fut de ne le faire payer que si l’opération réussissait, car elle ne doutait pas une seule seconde de l’honnêteté de son client. Il faut dire que son air bonhomme, ses réactions de petit-bourgeois précieux ne cachaient rien de son âme dans laquelle Mme Josette lisait comme dans un livre. Son œil vert, sa pratique depuis vingt ans des relations humaines dans son métier, avaient saisi tout cela dès l’entrée de Steven. A peine celui-ci avait-il franchit la porte qu’elle sentit en lui le pigeon idéal. Depuis Steven l’avait consulté une bonne trentaine de fois. D’ailleurs les tarifs avaient augmenté au fur et à mesure des séances, la cupidité de la voyante paraissant sans borne. C’est ainsi que de vingt euros, elle passa allègrement à cent cinquante en l’espace de quatre ans.

Pourtant Steven, en homme moderne, ne croyait pas, ni ne pratiquait aucun culte. Cartésien jusqu’au bout des ongles, il ne croyait qu’en l’évangile selon la science, et le classement alphabétique selon Pierre Larousse tel que la télévision et « science et vie » les professaient. Pourtant la voyance faisait exception, et il ne savait pourquoi. « Il y a quelque chose de vrai et d’inexplicable la dessous ! » indiquait-il lorsqu’on lui demandait pourquoi la voyance et pas la croyance, et de raconter avec un luxe de détails la découverte des clefs.

La voyance et la psychanalyse devrait-on ajouter. Car les dépenses qu’il entretenait le plus assidûment, concernaient sa voyante Mme Josette – prénom qui en toute circonstance l’aurait fait pouffer de rire- et Mr Lévy son « psy » ou son « analyste ». La différence dans l’utilisation des deux termes se faisait en fonction du public. Il donnait du « psy » avec ses amis, sa famille, ses intimes ; le terme d’«analyste » était échu soit au grand monde (ou assimilé par lui comme tel, à savoir essentiellement son patron) soit aux initiés qui pratiquaient eux aussi cette activité. D’ailleurs l’accord financier avec son « analyste » spécifiait que lorsqu’une des deux parties serait dans l’impossibilité d’assister à la séance, celle-ci restait due ; et voila comment son « médecin de l’âme » lui coûtait près de deux fois plus que sa voyante qui ne réclamait que son dû.

Il se produisit une scène assez cocasse durant les vacances d’été. Mr Lévy avait argué de rendez-vous important durant les mois de juillet et d’août (il s’agissait d’une université d’été pour se tenir au courant des dernières actualités en matière d’analyse), et ne pouvait par conséquent assurer ses rendez-vous :

« naturellement les séances restent dues, et je tiens à vous dire que j’agis ainsi pour votre bien. Car chaque semaine durant l’heure que nous passions ensemble vous penserez à moi, du moins le fait de payer vous fera penser à votre analyse. Deux mois, c’est court, d’ailleurs je sens qu’il vous est nécessaire de faire un break, votre analyse n’avance plus » avait ajouté Mr Lévy.

Or il advint que Steven profita d’une semaine de vacances au mois d’Août pour prendre quelques repos sur la Côte d’Azur. Il ne fut pas plus tôt arrivé sur la plage qu’il aperçut Mr Lévy, la peau dorée à souhait, les cheveux gominés, en train de faire la causette à une jeune fille, dont on pouvait légitimement douter qu’elle fût majeure. On lisait son œil séducteur jusque derrière ses lunettes de soleil. Steven hésita à aller se faire reconnaître. Où l’on voit qu’il était vraiment d’une nature indulgente est qu’il ne fit pas le rapprochement entre le bronzage et les vacances ; pour lui ce dernier se détendait après les journées sûrement harassante que constituaient les colloques. On était mardi en début d’après-midi. En septembre, lorsque le docteur Lévy fut de retour, Steven, toujours sans malice, lui rapporta le fait. Il n’eut droit qu’à un rougissement intempestif et quelques paroles bredouillées sur l’impossibilité du fait, il avait dû confondre. Mais Steven persista dans ses affirmations et ajouta qu’il était bien normal de se détendre après les journées si bien remplies, il n’en doutait pas, du docteur. Celui-ci se rengorgea aussitôt, et de sa belle voix de stentor se rappela subitement qu’il s’agissait d’une journée de repos au milieu du séminaire. L’espace d’un instant défila dans l’esprit du professeur le spectre du remboursement possible des séances, la mauvaise publicité conséquente, voire un procès.

Dans le monde Steven n’avouait pourtant que son psy.

En fait ces deux personnes étaient complémentaires dans la vie de Steven : chez le voyant il faisait des conquêtes, encouragé en cela par « une disposition planétaire favorable, puisque Vénus entrait dans le signe du Cancer » ; chez son psychanalyste, il s’épanchait sur ses ruptures liées « à une trop grande proximité avec sa mère ayant entraîné, sans que cela fût certain toutefois, un retard coupable dans l’accomplissement du complexe œdipien ». Une autre complémentarité s’était instaurée, quoique plus subtile : si Mme Josette fixait de ses yeux inquiétants Steven sans relâche ; Mr Lévy lui, derrière son bureau, qui tournait le dos au canapé où était installé le malheureux, en profitait pour lire, voire somnoler quand les rendez-vous étaient fixés en début d’après-midi.

 

Toutes ses aventures amoureuses mettaient Steven au désespoir ; c’était à croire que les femmes modernes, libérées, ne s’intéressaient plus ni à l’amour, ni à l’argent, ni à la réussite sociale. C’étaient elles qui menaient la danse, reléguant l’homme au statut qu’il imposa à sa compagne durant des siècles. Riche (bien que se fut relatif), se trouvant – par un effet d’optique trompeur si commun à beaucoup d’hommes modernes, qui confondent élégance et beauté – séduisant, Steven ne comprenait pas pourquoi aucune femme ne s’attachait à lui. Il oubliait que lui, de son côté, ne faisait rien pour s’attacher le coeur des femmes. Il agissait de la pire des manières, mettant en avant non ce qu’il était – car après tout chaque âme a sa beauté, et quand bien même elle manque de grandeur, on peut y trouver du charme – mais ce qu’il représentait : une manière de réussite sociale, donnant du « moi je » à chaque phrase, pensant que c’était cela qui intéressait en premier lieu.

Tout cela ne cessait de l’agiter, et l’âge n’arrangeait rien à la chose. Avec la trentaine étaient apparues les premières rides, tombés les premiers cheveux. Trente ans fut une tournant dans la vie de Steven : il s’était levé un matin en ayant vieilli. Quelque chose avait irrémédiablement changé dans sa physionomie qui, en l’espace d’une nuit, était passée du jeune homme à l’homme mûr. En s’éveillant un fatal matin de février, Steven passa sa main sur son crâne en baillant, il lui resta une touffe de cheveux dans la main. Il n’y pris pas garde. En ajustant sa cravate dans la glace, le lendemain, il aperçut une ride qui commençait de poindre au coin de son œil. Dès lors les interrogations métaphysiques commencèrent en son esprit. Notre société n’accepte pas le vieillissement, il faut paraître pimpant même à cinquante ans bien sonnés. Il faut toujours sembler jeune. Nulle connaissance de Steven ne lui en fit la remarque, mais il observait, en dépit de son manque de sensibilité, que le regard de ses amis changeait. Il doutait de lui-même, d’où la psychanalyse.

Une terrible angoisse naissait en son âme. Il lui était facile de comprendre que son travail l’accaparait, qu’il avait tout cédé à une réussite professionnelle honorable, quoique peu en rapport avec les efforts déployés. De cela il arrivait à prendre son parti, il faisait sien de manière fataliste son destin, pensant dans ses moments de philosophie qu’il ne pouvait faire autrement. Mais toujours une de ces satanées femmes venait lui briser le coeur, quand il s’imaginait être enfin devenu un homme du passé c’est-à-dire un homme vivant comme tous les hommes de la création entre son travail et sa famille. Mais toujours on le quittait pour le plombier, le mécanicien, ou tout autre homme dont il lui semblait que les dames appréciaient le charme alors que lui eût souhaité s’attacher définitivement. Cela avait le charme du mystère, de ces mystères qui, comme une boule de laine n’a ni début ni fin, n’est qu’une chose embrouillé, un noeud gordien, une bizarrerie de la vie contre laquelle on est sans souffle.

Il possédait néanmoins certaines qualités qui sont devenues éminentes en notre époque : la jactance, ainsi que la pusillanimité du soutien aux causes entendues. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit d’aller contre une idées reçue, un lieu commun, de défendre une cause perdues ; aucune idée originale n’encombrait son esprit. Avec lui on était sûr de répondre aux canons de l’époque. Bref il était un homme ordinaire, un français comme il en naît depuis quinze siècles sur notre sol. Un homme normal : sans fantaisie, sans originalité, mais sans malice, ni mauvaise intention.

 

Le trajet de retour de la voyante à son appartement le tint en réflexion. Il était absorbé au plus haut point par Aïda – c’était le nom de la personne du sexe que la voyante derrière ses lunettes d’écailles et sa boule de cristal (incassable) avait paru deviner. Le paroxysme de ses pensées curieusement n’atteignait pas le charme oriental de sa belle, mais le pouvoir surnaturel qu’il attribuait à Mme Josette. Comment ce diable de femme pouvait-elle connaître si profondément son être ? Comment rien qu’en posant son regard sur lui, elle en venait par un effet quasi magique, à lire dans les replis de son âme ? En sa présence, il lui semblait d’être transparent. Il se croyait possédé. L’espace d’un instant son esprit se tournait vers le divin, ou plutôt d’ailleurs vers le diabolique, puisque pour lui Mme Josette était effrayante. Certaines personnes possèdent ce don de double vue, et leur aura mystérieuse déshabille le pauvre malheureux qui se trouve en face. Mme Josette possédait au plus haut point cette qualité, qui était doublée, chez elle, d’une perspicacité à toute épreuve. Elle était une sorte de Casanova, avec un système de divination éprouvé reposant mi sur sa connaissance des hommes, mi sur de l’intuition. A telle enseigne que comme l’italien, elle ne pouvait guère dire jusqu’à quel point elle croyait en ses dons, et jusqu’à quel point elle faisait de la psychologie. Passé ces considérations métaphysiques qui d’ailleurs l’ennuyèrent assez vite, il en revint à Aïda.

Aïda c’était l’orient mystérieux, les dromadaires, les oasis, les caravanes de bédouins, de la parentèle en Égypte qui sait ? S’il eut possédé un peu de culture, c’est une fantastique symphonie de trompettes qu’il eût entendu, tant était grand son degré d’excitation. Il était si grand que son petit coupé sport l’entraîna vers des vitesses prohibés sur les autoroutes françaises. La tactique du gendarme étant, comme chacun sait, d’être toujours là quand on ne l’attend pas, il lui en coûta 45 euros et deux points sur son permis de conduire. Il maugréa sur les désagréments de vivre sous un régime qui veut votre sécurité à tout prix, tout comme il avait maugréé six mois auparavant sur les désagréments de vivre sous un régime qui ne faisait rien contre les accidents de la route.

Il fallait qu’il pense à autre chose. C’est pourquoi il se décida à pénétrer dans un centre commercial, plus précisément dans le magasin de « jeux vidéos ». Car à trente ans passés on peut encore s’amuser de jeux électroniques. Il entra donc dans le « X-tra games entertainment ». Il y fut accueilli avec tous les égards, car il y possédait ses entrées. Ce magasin se présentait comme une enseigne pour « grands adolescents », on aurait tout aussi pu bien dire pour « petits adultes ». Cela ressemblait à un antre à cause de l’odeur de bête sauvage qui y régnait. Le patron paraissait vivre dans son enseigne, tant les senteurs du magasin et la sienne ne faisaient qu’un ; mais on se serait crû également dans un sorte de caverne d’Ali-Baba, regorgeant des produits les plus mystérieux cachés sous des tas de boîtes vides, de pancartes publicitaires, voire carrément mis sous clefs pour dissuader les voleurs les plus vaillants. Au milieu de ce bric-à-brac se trouvait le patron, sorte d’hirsute mal rasé, à demi éveillé, l’œil mi-clos mais brillant à force de se concentrer sur les tubes cathodiques, surveillant discrètement ses ouailles : en l’espèce trois adolescents pré-pubères. Il s’avança de son pas nonchalant vers Steven, lui tendit un main molle et transpirante, en lui déclarant tout à trac : « J’ai un super jeu de plate-forme. Bon, moi, tu sais je n’aime que les réalités virtuelles avec play game trop développé, mais tu vas voir, c’est un pur jeu.» Steven parut perplexe. Il se vit proposer un essai . N’étant pas en manque de jargon, il exprima à son tour son enthousiasme : « c’est du délire ! La jouabilité est à bloc, et au niveau de l’interactivité, c’est top ! Quel réalisme de la virtualité ! » Un des adolescents de passage, jogging orange fluo, pull-over vert et casquette rouge « Lacoste », fit une partie contre lui « en mode multi-joueur et solo », et ne put s’empêcher lui non plus de sombrer dans le dithyrambe : « Z’y va c’est trop cool, how cousin c’est trop puissant ce jeu ! Téma, téma le keum, vas-y y’s’fait tébu ! Ha ha ha… » Après un tel déferlement de si belle paroles, le choix fut vite fait, et Steven se délesta de soixante-quinze euros supplémentaires.

Le patron lui fit se soir-là une fleur qui lui prouva qu’il faisait parti du cercle des initiés. Périodiquement, pour ne pas s’ennuyer, il invitait certains clients à rester après la fermeture pour jouer avec lui jusqu’au bout de la nuit. Steven savait que la proposition qui lui était faite ce soir-là de rester, et d’intégrer le cercle des intimes, ne pouvait souffrir une fin de non-recevoir au risque d’être excommunié du magasin. Il accepta, un peu à contre-coeur, la proposition. JM, le patron fit dégeler deux pizzas Mac-Cain en guise de repas, qui furent arrosées au Coca-cola, le tout en « chattant » ( qui n’est qu’une action de « chatter » comme chacun sait, et n’a donc rien avoir avec notre bon vieux minou) sur des sites anti-américains qui se voulaient « alter-mondialistes ». Il rentra à trois heures du matin chez lui et put enfin dormir du sommeil du juste.

 

[Que le lecteur non-averti du parler moderne fasse ici, avec moi, une pause. Qu’il reprenne ses esprits. Qu’il lise – pour son plus grand profit, quelques pages de Balzac. Qu’il comprenne devant la bêtise d’une telle description qu’il doit enfin perdre la détestable habitude d’utiliser un mot dans le sens d’un autre, qu’il abandonne toutes les abréviations, les anglicismes, les faux sens qui abâtardissent notre belle langue.

Qu’il se rassure enfin puisque le plus dur est passé, notre héros dort dans son lit et ne va plus rencontrer que les beautés de l’amour et ses turpitudes. Mais j’entends Steven qui s’éveille, retournons à nos moutons…]

Le lendemain fut consacré aux travaux d’approche d’Aïda. Il lui fallait retenir son attention. Pour une fois sa situation professionnelle pouvait l’aider, en effet Aïda n’était que stagiaire dans l’entreprise ; cela lui fournit l’alibi idéal : la former. Son plan s’ajusta d’autant mieux à la situation que le DRH, qui n’aimait pas la progression de Steven au sein de l’entreprise – en qui il voyait un rival potentiel (« en puissance » dans son argot) – avait décidé de lui mettre Aïda dans les pattes afin de lui faire perdre du temps dans son travail. Steven ne voyant le danger nulle part, ni les menées secrètes de personne, en sut gré à Jean-Charles à qui d’ailleurs il vouait une admiration particulière puisqu’il était issu d’HEC après avoir fait « prépa sup. de co ». Jean-Charles fit les présentation dès le deuxième jour et déclara à Aïda que Steven lui apprendrait tous les trucs qui firent qu’on peut le considérer comme « un commercial agressif qui avait des potentialités de méliorabilité sur le positionnement optimal sur les entreprises en phase de stagnation économique ». Prévenue de manière favorable, Aïda se laissa guider par ce magicien moderne en costume trois pièces.

Devant la machine à café, l’attaque de Steven fut franche : il se proposa de « la briefer c’t’prèm sur le positionnement optimal du commercial dans un marché concurrentiel, avec un référentiel zéro ». Urbain V prêchant les croisades à Clermont n’a pas dû soulever un tel enthousiasme dans le coeur des clercs présents. Le regard d’Aïda s’éclaira d’une flamme où crépitait l’envie, la gratitude et les remerciements tout ensemble. Un monde semblait s’ouvrir devant elle, un avenir brillant dans le commerce se faisait jour ; avec les trucs qu’allait lui apprendre celui qui semblait un « référentiel » pour son DRH, rien n’arrêterait plus désormais son ascension. Elle se voyait déjà cadre moyen ; et, qui sait, peut-être un jour calife à la place du calife : DRH, directeur des ressources humaines, le sacre suprême. Elle offrit les cafés.

La vie de cette jeune fille de vingt-deux ans lui paraissait être un combat permanent contre les préjugés : elle était femme, arabe, et intelligente. Le monde entier s’était ligué contre elle pour la voir échouer, mais son courage la mènerait, de manière certaine à vaincre les préjugés ; alors elle avait enfourché son Rossinante, et était parti la fleur au fusil, en lutte contre les moulins à vent de son époque. Il lui sembla en ce jour avoir rencontré son Sancho Pança , quelqu’un qui serait à ses côtés pour combattre les moulins à vents, nombreux, qui parsèment l’existence. Un compagnon dévoué à sa cause était ce qu’elle souhaitait. Ce qui avait détourné ses amants les plus assidus était ce côté Don Quichotte de sa personnalité. Il devient vite usant de vivre avec quelqu’un qui passe son temps à nager à contre-courant, qui ne prend jamais son parti des choses, pour qui tout est motif d’injustice et qui enfile sans cesse son costume de Robin des Bois pour lutter contre toutes les injustices. Vient un moment où la patience s’use. Et le héros vit seul en ruminant ses souvenirs, en rabâchant la litanie de ses actions de grâce. Les amants de la belle finissaient par se lasser de son charme, pour ne plus voir au quotidien, que l’embarras de la situation : il était impossible de regarder, ne fut-ce que les informations télévisées sans se heurter à quelques réflexions sur la noirceur du monde et de ses gouvernants, le tout assorti de déclarations de bonnes intentions qui tournaient au lieu commun le plus éculé.

La réunion de l’après-midi, fut un modèle du genre. Steven survola les débats. Il alterna, envers les clients possibles, qu’il nommait « virtuels » dans son parler particulier, les offres les plus alléchantes et les menaces, à peine voilées, d’aller voir ailleurs. Il fut à sa manière un modèle d’éloquence. Une parole revint à Aïda de ses cours de management « just do it… » Et lui il le faisait. Quoi ? Elle aurait été bien en peine de le dire, pourtant il osait. Jamais son attention pour un homme n’avait été aussi grande bien qu’elle débrouilla mal dans le fond de son âme, ce qui relevait de l’attirance de ce que recouvrait l’exploit purement professionnel de l’après-midi. Elle adressa une œillade à Steven où se lisait une sorte de reconnaissance tacite : « Nous sommes de la même race et nous le savons tous les deux ». Encouragé par ce regard il se décida à l’inviter à dîner ce qu’elle désirait le plus au monde.

 

Fin connaisseur des mœurs, il invita sa promise dans un restaurant marocain. A la question « où allons-nous manger ? » Il avait répondu : « c’est une surprise ».

La surprise d’amener sa belle dans un restaurant qui lui rappellerait ses origines et sa famille le mettrait au comble du chic et du bon goût. Aïda était syrienne et chrétienne, bien qu’elle parlât arabe, plus d’ailleurs par curiosité qu’à cause d’un quelconque atavisme. Ils mangèrent un couscous royal. Les merguez en étaient trop cuites et la semoule industrielle. L’intention valait l’action. D’ailleurs peut-on jamais être sûr de ce que l’on devine, l’on pressent ? La méthode la plus efficace reste encore les banales et convenues questions.

Ce repas agaça prodigieusement la belle Aïda qui se dit que parfois ce qu’on offre vaut plus que la manière qu’on offre. D’autant que s’ajouta à la piètre qualité du repas la piètre qualité de Steven en société. S’il faisait montre d’une perspicacité hors pair dans son travail, dès qu’il abordait les sujets les plus banals ses avis sentaient le lieu commun, le poncif de l’homme de la rue. Ainsi s’essaya-t-il à une théorie sur la religion qui tendait à prouver la supériorité de la religion musulmane sur la religion catholique, car « au moins vous êtes croyants, et quelle leçon de diététique que ce mois de jeûne ». Il n’eut que le temps d’achever qu’Aïda le coupa pour lui expliquer qu’elle était de confession catholique et qu’un de ses oncles était prêtre maronite. Steven fit machine arrière et tomba, pour lors, dans le syncrétisme le plus niais d’après lequel il n’y a qu’un seul Dieu. Il dut rapidement saborder sa démonstration ses connaissances en fait de religion flirtant avec le zéro absolu. Aïda se moquait d’ailleurs de la religion. Ses parents, meneurs de la cause « soixante-huitarde » préféraient l’évangile selon Karl Marx à celui selon Saint-Mathieu. En femme moderne et pragmatique elle ne s’intéressait qu’à sa réussite professionnelle et à sa lutte quotidienne contre les moulins à vents, conciliant tout cela tant bien que mal. La vitesse avec laquelle Steven avait épousé ses idées la laissa pantois, et fit germer en son âme l’idée qu’il lui était dévoué ; et en cela son instinct féminin ne la trompait pas. Enfin quelqu’un qui ne lui opposerait aucune contradiction et qui subirait avec intérêt ses coups de gueule. En dernière analyse, elle décida de s’offrir à lui dès ce soir.

Elle le fit avec tellement de facilité que le pauvre Steven en fut pour une déconvenue. Il s’était imaginé mille réticences de la part de la belle arabe. Il s’était tant accoutumé à cette idée que le seul fait de remporter la victoire sans livrer bataille lui parut inconcevable ; en quelque sorte il n’avait pas de plan précis correspondant à cette éventualité. Voilà qu’il était pris de court. D’habitude, il avait le temps de se préparer mentalement, alors que là il devait improviser. Comme il n’était pas un homme à maxime qui possède une douzaine de sentences pourpensées destinées aux situations exceptionnelles de la vie et qui permettent de s’en tirer à bon compte, ni quelqu’un de pragmatique qui tel un roseau se plie aux événements, il était sans armes en face du destin. La plupart des gens ne sont pas préparés au bonheur, moyennant quoi ils passent à côté. Le bonheur leur semble quelque chose de cartésien qui peut s’enfermer dans une formules mathématiques que l’on extrait comme les racines carrées, qui est la conséquence plus au moins directe d’actes, de comportements donnés. Mais le bonheur comme le malheur, sont des accidents de la vie qui surgissent sans crier gare, sans que l’on ait fait quoi que se soit pour les mériter. Encore le malheur est-il plus facile à juguler : il force à réagir ; le bonheur quant à lui doit d’abord être reconnu comme tel, classé dans la catégorie « chose bénéfique » avant de pouvoir donner satisfaction. Il faut lui retirer son masque, le débarbouiller pour le reconnaître, et bien des gens ne le voient pas venir ou l’ignore superbement. Steven ne s’aperçut pas, ce soir-là, que dans l’âme d’Aïda, au travers de ses paroles s’exprimait un coeur vaincu.

L’âme de Steven au contraire fonctionnait par clichés. Il en possédait une vingtaine, bien ancrés dans son esprit, et qui lui servaient tout à la fois, de philosophie de vie et d’idées quand il n’avait pas d’avis : la lecture fastidieuse des grands auteurs n’avait pas obstrué sa belle mémoire. Tout au plus avait-il lu trois livres dans sa vie et encore « parce qu’on y était obligé pour le BAC français ». Mieux valait pour découvrir la vie les reportages de TF1 ou de M6, voire de Canal + que de s’assommer avec des livres rébarbatifs. Aucun de ses clichés ne correspondait à l’idée de bonheur tel qu’il apparaissait ce soir, pour lui ce n’était qu’une nuit d’amour ratée donc à oublier.

A la suite de ses déboires amoureux, il eut une nuit agitée. Le sommeil ne lui fut pas agréable, ni révélateur. Aucune de ses pensées ne trouva son dénouement. Qu’allait faire sa douce au réveil ? Quelle serait sa réaction ?

Ils déjeunèrent ensemble sans plus parler de cette première nuit d’amour. Ils paraissaient vouloir ignorer le sujet l’un et l’autre, et certainement encore plus lui qu’elle, pour qui somme toute, cela n’avait rien d’exceptionnel.

Mais il possédait un avantage considérable qui la détermina à rester avec lui : il était un vrai commercial déjà en activité. Cela ferait bien à l’école quand toutes ses copines se contentaient soit des gens de l’école, soit d’un employé qualifié voire d’un petit ami hérité du lycée et qu’il fallait traîner, comme un boulet, dans les réceptions de l’écoles où on le toisait du fait de son travail. Un vrai commercial, fut-il chauve et trentenaire, voilà qui avait de quoi en remontrer aux autres.

Steven finit par avoir ce qu’il désirait le plus au monde : un deuxième rendez-vous, puis un troisième. Le tout se soldant par des fiançailles et une maisonnée.

 

Il laissa tomber sa voyante ; et comme tout nouveau convers, pour donner des gages de sa bonne foi à Aïda – pour qui c’était du charlatanisme – il en vint, tel Clovis, à brûler ce qu’il avait adoré. Il alla même jusqu’à douter de sa présence physique réelle dans un cabinet de voyance.

Il témoigna de son expérience dans une émission télévisuelle qui avait pour titre : « je me suis fait arnaquer par un voyant ». Puis prenant goût à la télévision, il fut invité à la suivante : « le paranormal n’existe pas : la preuve ».

 

Mr Lévy n’eut pas à pâtir du nouveau statut d’état civil de Steven. Bien au contraire. Il eut deux clients assidus, et même trois, puisqu’il arrivait à nos deux tourtereaux de suivre une « thérapie de couple » pour pallier aux problèmes de la vie quotidiennes. Et sur une autre chaîne, ils allèrent expliquer les bienfaits de la psychanalyse…

 

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