Mélanges

7 novembre, 2009

Pensées

Classé dans : — Sébastien @ 14:19

Le monde moderne : un amas de tôle construit sur du sable.

« Vous êtes aussi bête que Léon Blum! » M. Proust

L’homme moderne doit courir, avancer à pas rapides. S’il s’arrête, il est mort.

Le culte de l’apparence est une des mamelles du monde moderne. Tout est dans le paraître, rien dans l’être.

Le pêché originel de l’homme n’est pas d’avoir croqué le fruit de la connaissance du bien et du mal, mais de s’être servi de cette connaissance pour instaurer le règne du mal nommé progrès technique.

L’amour n’est plus dans notre société un absolu, il n’est qu’une mise en relation de deux corps, qui se séparent, une fois le coït intervenu, comme les animaux.

La bêtise jugeant la bêtise, la médiocrité en tant qu’absolu et critère de sélection. Voilà le spectacle que nous offre la vie intellectuelle moderne.

L’image de l’arbre inversé est assez parlante, et caractérise bien notre société. C’est l’âge de fer, celui de l’inversion des valeurs.

La fainéantise est représentative de l’époque. Il ne s’agit plus de ne rien faire, de l’ennui dans le sens créatif du terme, mais de la flemme instituée en mode de vie. L’homme moderne est un parasite qui vit au dépend de la société.

Le culte de l’écrit semble un sujet digne d’intérêt. Voilà que l’homme s’est aperçu qu’il ne pouvait plus avoir confiance dans ses capacités, ni dans sa parole. Alors il écrit. Tout et n’importe quoi: son âge, sa nationalité, ses ennuis. Il signe aussi, il certifie sur l’honneur, comme si l’Honneur de la parole ne suffisait plus.

On est passé d’homo homini lupus à homo homini lepus. L’homme est un lièvre pour l’homme. Comme lui au moindre bruit, il se réfugie dans son terrier. Et la caractéristique principale de notre contemporain est deux grandes oreilles, qui sont à l’écoute « des grands problèmes » de notre temps, naturellement.

La beauté en tant qu’absolu, c’est les grecs, le Banquet de Platon. Cette beauté-là mène au sacré. L’esthétique en tant que critère, c’est l’homme du XXIème siècle, les défilés de mode. Cet esthétique-là mène au « tournantes » (pieux euphémisme pour désigner les viols collectifs) dans les « cités ».

La musique moderne semble être le résultat d’une expérience atomique qui aurait mal tourné. C’est un grand boum pour pas grand chose.

La dictature des basses classes: ou la misère intellectuelle, esthétique, culturelle érigée en mode de vie.

Analyse de la « musique » moderne:

Vingt siècles de musique, d’étude de l’harmonie, de mise en forme du contrepoint pour en arriver au raffut immonde des « tam-tams », du rap, et des bruits de l’usine nommés « techno ».

Le secret de la « techno » réside dans la fermeture des usines. Les hommes s’étaient si bien accoutumés au bruit des usines, à la joie grasse des ouvriers amateurs de Pernod, qu’avec leur disparition ils ont perdu un mode de vie particulier: celui du prolétariat. Il lui reste en compensation le bruit des usines nommé à tort, musique.

Au reste il subsiste un autre élément de cette civilisation industrielle: les guenilles que portent les « ravers » (prononcer « rêveurs »(sic)) lors de leurs soirées sur les terrains vagues.

Enfin pour combler le tout, il faut retrouver l’esprit hagard des ouvriers soumis à dix heures de bruits, de fumées nauséabondes, et de tâches répétitives. Pour recréer l’ambiance rien de tel que ces drogues pour Stakhanovistes de la « danse ».

Autre nostalgie : celle des aciéries. En se faisant implanter des clous partout, peut-être ces jeunes gens espèrent-ils, grâce à leurs commandes, faire rouvrir les usines d’acier?

Le monde moderne a tué l’idée. Son triomphe est dû, en grande partie, à la victoire éphémère des idéologies en tant que système politique. En prenant le pouvoir, les idéologues nous ont montré que la mise en œuvre d’une idée ne conduisait qu’à des catastrophes (nazisme et marxisme) de grande ampleur. Du coup plus personne n’ose se revendiquer d’une idée, sous prétexte d’être assimilé à la « bête immonde ». L’esprit capitaliste et moderne, délié du sacré, n’a plus de contrepoids. Il laisse l’homme seul face aux sept pêchés capitaux érigés en morale et en mode de vie. Son châtiment est sa vie.

La victoire du diable, c’est celle de la tentation. En résistant à la tentation le Christ nous a donné l’exemple à suivre. Le Belzébuth des temps modernes possède un costume trois pièces, et une carte de crédit bien approvisionnée. Il fait signer des chèques en blancs dans les établissements du diable nommés « banques », et Belzébuth lui même tient le temple dans les places boursières.

Avant même qu’on lui ait proposé quoi que ce soit, l’homme s’est prosterné devant le progrès technique. Il a sauté du haut de l’immeuble (quel parallèle avec les images du 11 septembre!) mais aucun ange ne le soutiendra, ni personne ne le sauvera de la mort une fois le sol atteint.

Le diable est beau. Il est d’ailleurs un ange déchu, et je le soupçonne d’avoir été le plus beau et le plus doué, une sorte de « disciple que Dieu aimait le plus ». Il a voulu jouer cavalier seul, préférant être le premier dans le mal que le second dans le bien. Je crois qu’il est arrivé la même chose à l’homme. L’église et la religion le réprimandaient depuis dix-huit siècles pour ses bêtises, comme l’aurait fait un parent aimant. Mais dix-huit siècles c’est long! Vinrent les lumières, et ses chantres parés du beau nom de « philosophes », qui lui expliquèrent doctement que le pêché n’existait pas plus que Dieu. Le diable, passant par là, leur inspira quelques recettes à même de réchauffer les coeurs. Il leur en donna sept très précisément, que l’homme s’empressa de mettre en oeuvre. Les jardins délicieux revivaient en son coeur, et ceux-là étaient gagnés sans aucuns efforts. L’église ne pouvait pas s’aligner sur une offre aussi alléchante, elle avait beau expliquer que le pain se gagne à la sueur de son front, et qu’il faut enfanter dans la douleur, que les cieux se gagnent que par une vie sans tache, rien n’y fit. L’homme préféra s’adonner aux joies de la science, du progrès technique, et de l’enfantement sous « péridurale ».

La science démontre tout sauf l’essentiel: le coeur. C’est grâce au coeur que l’homme existe. Les sentiments ne sont pas un conglomérat de raisons qui s’additionnent, se soustraient les unes les autres; c’est une alchimie beaucoup plus subtile dans laquelle il entre tout un ensemble d’éléments irrationnels. Mais l’homme ne croit plus au surnaturel, et il serait bien embêté s’il avait à reconnaître un miracle comme l’écrivait justement R. Guénon.

La modernité a détruit le sens du merveilleux de manière irrémédiable. Qui croit encore au Saint Graal? Qui croit à la pierre philosophale? Qui croit aux elfes, aux trolls, aux esprits? Il est préférable de croire les autres mondes habités, la science, et plus spécialement la probabilité, le démontre, encore qu’on n’en ait aucune preuve.

Curieuse résurgence de l’idée de religion, les croyances païennes. Expérience amusante: se placer dans une librairie au rayon « ésotérisme » et observer. L’homme doit savoir, or la religion apporte une réponse éprouvée: celle de la tradition, car toute religion n’est que le reflet d’une tradition primordiale. Tandis que la science ne lui apporte que des doutes malsains, ses certitudes ne sont qu’illusoires, et ses doutes d’ordre métaphysique. D’où vient l’homme, quelle est sa destinée? A toute ces questions primordiales, la science répond: je ne sais pas. Alors la recherche se porte sur les croyances et les pratiques divinatoires (d’ailleurs incomprises pour la plupart) dans des livres écrits par des petites gens sans connaissance du Mystère.

Moi: – Il n’y a qu’une blague qui ne me fasse pas rire.

Lui: – Ah bon! Laquelle?

Moi:- La blague à tabac!

 

Je n’ai rien vu, dans cette vie, qui me donne envie d’en recommencer une seconde.

Il se produit, lorsque l’on arpente les rues des modernes cités surpeuplées, un phénomène curieux: celui de l’attirance. Les gens sont des aimants. Il est a peu près impossible de suivre son chemin sans que deux ou trois badauds, marchant en sens inverse, vous foncent dessus sans vous voir.

La ville moderne est constituée de trois cents milles grands enfants en moyenne, qui passent leur temps dans les étals des marchands de jouets pour grandes personnes. Ce n’est pas le moindre des paradoxes, pour des personnes qui se veulent « libérées », que de se maintenir dans un état d’infantilisme permanent.

Cela est si vrai qu’il n’existe plus d’ « esprit critique », car qu’elle est la première vertu d’un bambin bien élevé? Répéter les leçons qu’il apprend à l’école moderne qui est la télévision.

Tout le monde se veut artiste aujourd’hui, sous couvert de cette niaiserie « psychanalytique » (n’ai-je pas oublié un « y » ou bien est-ce un « psi »? un doute affreux m’étreint…) qu’il faut développer son « moi » profond. Comme s’il ne suffisait pas des circonstances dans la vie quotidienne, où un tas d’imbécile ne vous abreuvait d’un « moi, je… ». Cinquante millions de moi profond c’est la fin de l’art. C’est le règne de la quantité confondue avec la qualité.

Il suffit d’avoir vécu trois échecs sentimentaux, d’avoir fait l’amour avec douze hommes à la fois, pour que le monde, lisant cela dans une mauvaise chronique de cent trente pages s’exclame : « au génie, voilà un être qui a connu la vie! Quelle expérience! » Quelle expérience en effet! Et j’en viens à me demander si le plus triste dans tout cela n’est pas que le livre contienne une faute par page.

L’endroit qui sent le moins mauvais dans une université est le rez-de-chaussée (ou le « niveau zéro » comme le disent les architectes): on n’y trouve que les étudiants de première année et…les toilettes.

Sentant sa supériorité bien établie par un titre, le cuistre se permet de rabaisser les autres, ne voyant pas que par ses propres propos, il se rabaisse lui-même. Voilà une pensée qui eût fait de l’effet au XVIIIè siècle, où tout le monde avait de l’esprit, encore au XIXè, les savants pouvaient moquer les cuistres, plus encore la haute société qui n’avait pas été intoxiquée par l’éducation universelle. Un tel propos n’entraîne aujourd’hui, et dans le meilleur des cas, que l’exaspération. Plus personne ne supporte la polémique; et si je dis de X. (Professeur agrégé d’histoire du droit) que c’est un niais, je m’attire l’opprobre de l’ensemble des cuistres en devenir qui n’ont qu’une seule envie, un seul désir: devenir à leur tour cuistre en chef.

L’art réside dans le paradoxe, l’inattendu. Les œuvres d’art les plus magistrales sont le reflet de cet inattendu: quoi de plus improbable que le sourire de la Joconde? Que les castrats de la chapelle Sixtine?

Le manque de confiance dans les capacités de l’homme est sidérant, notamment dans sa mémoire. Il ne faut plus faire confiance à elle, il vaut mieux lui préférer l’écrit. Errare humanum non est. L’erreur n’est plus permise, sauf à abattre des forêts entières pour en tirer du papier, servant à recevoir les écrits des plus utiles… des fonctionnaires.

Petits dialogues…

Elle : – Comment suis-je?

Moi : – Je te trouve excessivement belle…

Elle : – Tu veux dire certainement très belle

Moi : – Non, excessivement. Tu es trop belle. C’en est presque vexant pour moi

Un peu plus tard:

[...]

Une amie : – Comment cela, excessivement belle? Je ne comprends pas…

Moi : – Il y a là un hiatus: on peut être très jolie, mais certainement pas excessivement belle; trop belle si tu préfères. C’est contradictoire non?

L’amie : – J’avoue que ne vois toujours pas où tu veux en venir: très jolie, trop jolie, excessivement jolie… Tout ce que tu voudras, ça reste un compliment plutôt banal.

Moi : – Évidemment si tu ne connais même pas la signification de l’adverbe « trop », alors…

J’ai cru, en passant ma main sous ton corsage, toucher ton cœur: je n’ai palpé que tes doux seins.

Je me demande, jusqu’à quel point, l’homme peut être seul?

« La démocratie est le pire des systèmes, je n’en connais pas de meilleurs ». Les grands hommes ne devraient jamais faire de l’esprit; le mot de Churchill a tourné au proverbe. Sous prétexte de cette niaiserie, plus personne n’ose aujourd’hui remettre en cause le régime démocratique, ni cette absurdité qu’est le régime égalitaire. Comme ce pauvre Tocqueville avait raison à propos de la nouvelle forme de despotisme! Le règne de l’égalitarisme ressemble à un retour en accéléré à la barbarie. Chaque individu, sous prétexte de vote, se croit tenu d’avoir un avis sur tout; or s’il est amusant d’écouter les ragots sur la politique dans un café, il est dangereux que ces mêmes colporteurs de bêtise aient un avis, qui sur la politique étrangère, qui sur un procès pénal, qui encore sur la marche du monde. Soixante millions d’idiots se sont mis en tête qu’ils savaient mieux que les gouvernants ce qu’il fallait faire pour que la vie soit meilleure ici-bas; et entende que leur avis soit pris en compte. D’ailleurs la télévision ne se prive pas de demander l’avis du premier quidam venu sur les problèmes du jour, qui fait ainsi, à sa manière, pression sur le gouvernement. Les avis demandés ne sont, d’ailleurs, jamais innocents: il s’agit toujours d’appliquer la solution qui correspond à l’avis du journaliste et qui correspond au lieu commun du jour, « le politiquement correct » selon l’expression qui nous est échue du pays de Mac Donald et de Coca-Cola. On pourrait, en un sens, parler d’autosatisfaction, car le journaliste se contente de faire entendre son avis par la bouche de la rue, c’est-à-dire du peuple, c’est-à-dire des électeurs; avis ensuite corroboré par une cohorte d’«experts » qui récitent le lieu commun sous la forme poétique moderne qu’est le jargon. Il est à supposer que l’idiot qui s’amuserait à dire que la France devrait envoyer dix divisions pour envahir l’Irak au motif que cela est peu risqué, et qu’une telle décision redorerait le blason, un peu terni, de notre armée, n’aurait pas la moindre chance de voir son avis publié. D’ailleurs les opposants au lieu commun, en dépit de la sympathie que j’éprouve pour eux, me font bailler. Il s’agit toujours d’exprimer une idée toujours plus « morale », c’est-à-dire plus sotte; on ne se bat plus sur le fond mais sur la forme, étant entendu que, somme toute, tout le monde a la même idée sur la marche du monde. Le meilleur exemple possible en est le carnaval de mai soixante-huit, qui n’aboutit qu’à un renforcement de la société de consommation. Ce type de période porte un nom: décadence, et je vois assez bien notre époque ressembler au deuxième siècle, les barbares sont aux portes de l’empire, mais personne ne voit le danger préférant les « intégrer » comme on dit aujourd’hui, ou passer un foedus comme on le disait à l’époque; et je vois bien Caracala –soutenu par les socialistes de l’époque- s’exclamant pathétiquement à la tribune du Sénat: « Il faut les comprendre, voyez dans quel état de misère ils vivent, notre humanité nous contraint à les accepter, à leur donner asile, après tout nous avons exploité leurs richesses pendant des siècles! Regardons en face notre passé colonial! De plus ces gens sont inoffensifs. » L’avenir, comme toujours donna raison aux socialistes…

Décidément quelle époque heureuse que l’Ancien Régime! Le cordonnier se contentait de réparer les chaussures, le charcutier ne s’occupait pas de la décision de mettre en jeu le veto de la France au conseil de sécurité, le couvreur n’innocentait pas un criminel sous prétexte d’un doute savamment entretenu par un avocat filou; qu’il faisait bon vivre quand l’homme ne s’intéressait pas à la politique!

Le « moralisme » qui règne aujourd’hui a des conséquences inattendues: l’homme politique guidé désormais par les passions est à peu près incapable de regarder la société d’un œil froid et logique. Tenu qu’il est par ses conceptions idéologiques qu’un auteur « pédant » eut l’idée (heureuse pour une fois) de nommer « démocratie des droits de l’homme »; car les droits de l’homme ont remplacé le marxisme dans la pensée des intellectuels: c’est leur nouvelle pute, et ils ne lui monnaient aucun de ses services.

Il n’est plus permis de dire que la République n’existe plus dans les ghettos (pieusement dénommées « cités ») et qu’elle a été remplacée par un système mafieux, avant de devenir, dans le meilleur des cas féodal; qu’un politique intelligente serait de casser ces ghettos et d’inculquer aux populations y vivant le sens du mot République, dont tout le monde se pare sans en savoir le sens. J’attends un homme avisé qui saura, sans passion, voir le problème où il est, fut-il un républicain farouche dans la veine d’un Robespierre.

Miracle du jargon, la transformation des mots: exemple « cité », jusqu’alors il s’agissait d’une entité politique de petite taille, quoique de puissance variable qui détenait les attributs de la souveraineté et les exerçait sur un étendue territoriale donnée. Il arrivait qu’elle exerce une influence considérable sur le monde comme Athènes ou Rome jadis, ou encore Venise ou Florence naguère. Le nom en est venu à désigner un quartier déshérité d’une ville où les loubards font régner la terreur en dehors du contrôle de l’Etat. Mais s’agit-il réellement d’un glissement sémantique? Ne doit-on pas plutôt y voir le signe avant-coureur d’une renaissance des « cités » antiques précisément. Comme quoi l’avenir n’est pas forcement promis au gigantisme, comme le croit les myopes hommes politiques modernes.

Écrire un roman sur l’homme moderne, le comparer à un grand enfant dans un magasin de jouets. L’enfant c’est l’homme, les jouets la société de consommation. Les exemples innombrables: depuis la télévision, le téléphone portable, la console de jeu, jusqu’aux soirées passées à regarder les dessins animés en mangeant des sucreries (je n’invente rien!) Montrer que les grandes personnes, j’entends ceux qui dirigent le monde réellement: les financiers, pèsent de tout leur poids pour maintenir, avec l’apport de l’idéologie enfantine des bons sentiments qu’est le socialisme, la totalité des hommes dans un état de gamin ébahi par le dernier jouet à la mode; le progrès technique étant la fabrique des nouveaux jouets, et les ingénieurs les « ingénieux » concepteurs de ceux-ci.

Évolution des mœurs: en un siècle on est passé, sur le fronton des écoles, de la devise Républicaine: « Liberté, Égalité, Fraternité », à « Action Éducation Jeunesse »… On mesure à ces signes l’état de déliquescence du lien social.

L’héroïsme dans notre société, c’est d’oser faire ce qui est juste; c’est-à-dire de prendre parti pour l’âme contre la morale officielle.

« Qu’allaient-ils donc faire dans cette galère? » Voilà l’unique question qu’il serait nécessaire de poser aux jeunes décérébrés qui ont osé se faire filmer pendant des semaines dans un appartement (nommé à la mode américaine « loft »), et qui osent encore se plaindre d’avoir, de la sorte, été exploités. On voit là un trait significatif du caractère de l’homme moderne: chercher des problèmes, et se faire plaindre lorsqu’on a récolté des ennuis; mais je doute que cette leçon vaille un fromage, plus personne ne lit La Fontaine…

Profiter et se plaindre sont les deux verbes dont la conjugaison devrait être sue par cœur par les élèves, étant entendu qu’il s’agit là des deux actions principales qu’ils effectueront dans leur vie; un programme pragmatique d’enseignement consisterait à leur savoir faire la différence entre: je m’en plaindrai et je me plaindrais, et qu’en cas d’emploi de la première forme, il faut écrire à sa suite:  « c’est pourquoi je profiterai …»

Clémentine, tu auras été mon fruit défendu…

Le monde moderne aura été le tombeau des sentiments de l’homme. Il n’y est plus possible d’avoir le moindre mouvement de cœur: il faut ou avoir un cœur étriqué ou mourir. La vertu du moderne n’est plus que du vice déguisé, les péchés capitaux, dans le même miroir déformant qu’est la morale contemporaine, sont devenus les vertus cardinales. Il ne faut donc, dans ce monde-ci, que des économes des sentiments, des rentiers de l’action qui n’obéissent qu’à une arithmétique douteuse: celle du rationalisme.

« On ne rit plus » constate douloureusement le « sociologue », et il est vrai que le rire ne fait plus parti de la vie moderne. « La gravité est le bonheur des imbéciles » écrivait Montesquieu. Aujourd’hui il faut être triste et réfléchi, courber pensivement le front devant la dernière niaiserie à la mode, qui ose prendre le nom de pensée ou d’art; d’où la sévérité avec laquelle on condamne ceux qui rient ou qui s’amusent. L’ennui, dernier avatar (moderne) de l’envie.

Quelle découverte que la Santé! Quelle dictature aussi! Que mes contemporains soient uniquement inquiétés d’apparaître jeunes le plus longtemps possible, peu me chaut; mais qu’ils osent me refiler sournoisement leurs faux préceptes, leurs poncifs les plus éculés, alors là non! La vie ne m’apparaît pas digne d’être vécu si elle ne contient pas une once de piquant, un zeste d’imprévu. Que m’importe de vivre jusqu’à cent et quelques années, si cela consiste uniquement à me regarder vivre, écoutant d’une oreille anxieuse le moindre bruit de ma carcasse, le bruissement de mes viscères, me demandant avec effroi s’il ne s’agit pas du dernier; non, je le dis tout net: cette manière-là de concevoir la vie m’effraie. Elle ressortit bien de la manière actuelle, celle de l’économie et de la raison.

 

Mourir : voilà bien la pire des absurdités dans une société gouvernée par la raison. Rien n’est plus improbable que la mort, rien n’est plus irrationnel: elle prouve Dieu. Or le monde est athée. Je crois que c’est dans cet athéisme qu’il faut chercher le culte du corps, de la jeunesse, cette peur-panique de la vieillesse et de la mort. Concevoir l’idée de mourir c’est s’imaginer le Néant, l’Infini: l’expérience de la mort, sa solution, c’est que l’au-delà existe et qu’on ne sait pas ce dont il s’agit. D’où l’horreur des petits cartésiens modernes en face de la camarde. Leurs cœurs trop petits, leurs sentiments étriqués, leur égoïsme aveugle ne peuvent supporter l’idée d’être privé de cette chose la plus chère entre toute: leur petit corps débile, leur âme imbécile.

Il devient vital pour l’homme d’ouvrir un dictionnaire, et même une encyclopédie. Il nous faut un nouveau Diderot, quelqu’un qui osera, en face de la stupidité des vues modernes, rappeler les saines vues traditionnelles, j’entends celles éprouvées par la philosophie, issue de penseurs compétents; pas de celles de ces apprentis sorciers de la pensée qui expérimentent, de manière consternante, les concepts philosophiques à leur sauce. La notion de responsabilité me semble dans cette perspective, la plus nécessaire de réhabiliter dans son sens à la fois entier et véritable.

Platon place le droit au sommet de la connaissance. Il en réserve l’apprentissage aux esprits déjà formés. Cette idée m’est revenue en mémoire à l’occasion du jugement rendu lors d’une affaire d’accidents de la route, et de la condamnation « pour complicité par fournitures de moyens » du cafetier qui avait vendu de l’alcool au chauffard qui ensuite tua trois personnes… Les magistrats ont-ils fait du droit? Je veux dire sont-ils allés en cours, ont-ils compris le sens des concepts que l’on a tenté de leur inculquer? Voilà toute la portée philosophique que pose cette sombre affaire; pour ma part je suppose l’avocat général (ce qui n’est pas un mince poste) issu d’un institut d’étude politique, ce qui expliquerait sa profonde méconnaissance du droit. Oui, mais alors quid du magistrat qui a signé de son nom l’arrêt?

Il serait à la fois instructif, et amusant, de faire un test portant sur des questions de droit, et que l’on poserait aux magistrats. Je vois déjà la gueule dépitée du ministre à l’énoncé des résultats…

« La grève, c’est la récréation des grandes personnes ». Voilà ce que je penserais si j’avais dix ans (d’ailleurs je le pense, bien que je n’ai plus dix ans) : il suffit de voir la mine réjouie des professeurs défilant sous leurs calicots bariolés, leur imagination en matière de slogan, les boutades débitées à la cantonade au voisin, ami d’un instant rencontré dans la « manif », et avec lequel on siffle un bock en s’échappant du défilé, faisant ainsi la « manif buissonnière » l’espace d’un instant devant les copains délégués syndicaux qui font les gros yeux et ne manqueront pas de vous faire la leçon. Tout cela ressortit bien de l’amusement enfantin. Que l’année fut longue pour nos pauvres professeurs! Qui n’ont jamais autant été fatigués que depuis qu’ils portent le titre d’« enseignant ». Il leur fallait bien une distraction au milieu de ce chaud mois de mai; en plus depuis que les copains socialistes étaient au pouvoir, on n’avait guère l’occasion de s’amuser; or voilà que le providentiel Ferry est arrivé: rendons-nous compte, un philosophe de droite qui porte le même nom que l’autre et qui en plus veut réformer! On ne pouvait rêver meilleure occurrence, bien digne d’être nommée « année sainte de l’enseignement »; enfin on pourrait rigoler. Et cela donna un bon mois de rigolade à ces chers corporatistes. Heureusement pour eux les grandes vacances arrivent, on va pouvoir souffler un bon coup avant de recommencer en Septembre le carnaval.

 

Les périodes de grève sont amusantes, spécialement dans l’éducation nationale, à cause de l’ambiance de « guerre civile » qu’il y règne: c’est les grévistes contre les non-grévistes, les rouges contre les jaunes, les tenants du progrès contre les ignobles réactionnaires partisans de la « régression sociale »; d’ailleurs, il faut bien avouer que les grévistes regardent d’un oeil narquois et méprisant les ignobles « petits-bourgeois réactionnaires » pour qui une feuille de paye est supérieure à une Cause aussi noble que la Grève. On retrouve bien le sain parfum de l’époque où « les français ne s’aimaient pas ».

Sans s’élever à de telles altitudes philosophiques, il arrive parfois que l’on rit de petits épisodes quotidiens, qui eurent donnés à Alphonse Allais quelques savoureuses chroniques. Il s’était trouvé un jeune professeur de français de sexe féminin, allez osons le terme magnifique d’ «enseignante » ou hideux de « professeure » (si je m’en tiens au magnifique décret de Lionel Jospin sur la féminisation des titres, et que peut faire un juriste sinon s’incliner devant un décret ministériel?) Pour en revenir donc à cette charmante personne, ou plutôt ravissante, mais peu importe, elle avait donc produit un court texte, vingt lignes tout au plus, où, sous couvert de la mythologie grecque (elle prépare l’agrégation de français moderne) elle comparait la grève, dans son aspect extérieur à un carnaval antique, avec tout ce que cela comporte d’aspects sexuels (sur lesquels d’ailleurs elle s’attardait avec une complaisance affirmée); belle découverte à la vérité! Si elle avait un tant soit peu potassé le sujet, elle aurait lu Gustave Le Bon, et alors je n’ose imaginer jusqu’à quels sommets vertigineux en serait arrivé la mythologie grecque sur la psychologie des foules; Hermès se serait transformé en facteur pour délivrer aux dieux de l’Olympe les missions les plus diverses dont l’aurait chargé notre aimable professeur. Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Ledit imprimé (comme on dit dans les PV de la maréchaussée) échoit dans la salle des professeurs. S’ensuit le scandale qu’on imagine; chacun y va de sa petite phrase, bien qu’à la vérité quasiment personne- hormis un professeur de « lettres classiques » à la retraite- ne relève les errements mythologiques de la missive. La réponse la plus poignante fut l’œuvre d’un des meneurs de la cause gréviste, professeur d’histoire géographie qui plus est. On ne peut quasiment être mieux à même pour parler de mythologie et de grève. Reprenant le titre de la lettre: « de la grève », celui-ci commence par s’excuser de ne pas connaître le programme de sixième (c’est celui dans lequel on apprend, je devrais plutôt dire on apprenait, la mythologie grecque, mais l’éducation évolue…), et entonne un couplet assez peu inspiré sur l’éducation en citant, à la cantonade, le nom de Ferry (Jules le vrai, pas Luc l’imposteur, le neveu), lequel se termine par le chant de complainte du républicain espagnol (la guerre d’Espagne est à la mode depuis que M. Jacques Chirac a donné le statut d’ancien combattant aux anciens des brigades internationales) qui, grâce à l’éducation républicaine de Jules a pu voir ses enfants s’élever jusqu’au grade insigne d’«enseignant ». Il termine la larme à l’œil probablement surpris d’avoir créé un si joli chant inspiré par Calliope et Clio- en se demandant si le charmant professeur de sexe féminin a toute sa tête.

En songeant à ces jours féeriques, où le savoir atteint à de tels sommets je ne peux m’empêcher de me dire: vive l’Oncle et le Neveu! 

Si je devais donner une définition à l’amour, je dirais que c’est l’« évidence ». Pour quelqu’un d’amoureux tout est évident. Il suffit de penser à l’être aimé pour que tout problème se résolve instantanément. L’amour simplifie la pensée, mieux l’empêche en la recentrant sur la bagatelle. Je crois avoir déjà comparé l’amour au divin. L’amour est la première forme du mysticisme, et beaucoup de gens s’arrêtent à cette forme primitive de connaissance du divin; car le mysticisme est aussi évidence. La grande lumière qui se fait à l’intérieur de celui qui connaît le mystère ressemble à ce succédané de connaissance qu’est l’amour, il est une lumière intense qui donne sa résolution à tous les problèmes. Une victoire de l’esprit sur la matière.

Le seul conseil à donner à quelqu’un voulant passer de l’un à l’autre est de méditer sur cette phrase: il n’y a pas de trésor hors de soi.

J’ai fait un rêve curieux l’autre fois: j’ai revu la seule femme que j’ai aimé. Après une longue période sans se voir elle me demandait pourquoi je ne voulais pas reprendre contact avec elle. Je lui expliquais que dans la vie il existe deux voies possibles: celle du cœur -ou de l’instinct, et celle de l’esprit -ou de la raison; et que chaque fois que je voulus écouter mon cœur j’en fus fort marri. Alors maintenant j’écoutais ma raison qui me dictait, sous peine d’être malheureux, de ne plus la voir. Ce faisant, je me rendais compte que le sentiment demeurait le plus fort et m’entraînait vers la détestable pente de l’amour. Il se produisit alors une chose remarquable. A l’intérieur même de mon rêve, cependant que j’exprimais avec force détail ma théorie, ma raison précisément se mit à fabriquer un autre rêve, qui n’eut aucun rapport à l’amour et dont il m’est impossible de me souvenir. Aussi me réveillais-je peu après content que mon système fonctionnât si bien. Cette anecdote peut servir à ceux qui sont saisis du « mal d’amour », de cette étrange langueur qui s’empare de l’être et tue jusqu’à la moindre velléité de pensée. Il faut toujours écouter la voie de la froide raison. S’en tenir à la résolution la plus dure mais la plus raisonnable, sous peine de voir se dissoudre l’âme et de perdre sa seule richesse: soi.

Décidément la télévision est un bien bel instrument. On y apprend le français. Non certes le français académique de l’école, mais le sabir qui permet de se faire comprendre de la « tribu ». Ainsi l’adverbe « trop » est devenu une sorte de mot passe-partout. Tout est devenu trop en France pour un gamin de quatorze ans, il est trop beau, trop content; « c’est trop fort » s’exclame-il dès qu’il s’agit d’exprimer sa joie, son contentement, ou alors « c’est trop puissant » (autre dérivé accepté par le français parlé). Queneau était un visionnaire avec son français parlé qui devait remplacer la langue académique, par trop (justement) désuète. Aujourd’hui tout le monde s’exprime en sabir. Allais serait fort étonné de voir que sa boutade sur le temps perdu à écrire les mots en entier est une réalité quotidienne. Le français est une langue morte, il aura vécu quelques siècles: de 843 à 1950 environ. Mais sait-on encore qu’il existe un serment de Strasbourg fondateur de cette belle langue, si riche en nuances, si fertile en subtilités que fut le français?

Autrefois, tout français se voulait écrivain. Le beau langage fleurissait dans les colonnes des gazettes, on n’y prenait pas un mot pour un autre (comme dans la pièce de Marcel Achard). Aujourd’hui ce sont les échotiers qui colportent les horreurs linguistiques, il n’est plus probable de retrouver un journal où l’on écrirait un français correct (je ne dis pas soutenu).

Expérience amusante: prenez un journal quelconque (de préférence un programme de télévision, ce n’en est que plus drôle), lisez-en les titres en vous imaginant vivre au début du vingtième siècle, mettons 1930 pour que l’expérience ne semble pas antédiluvienne. Pour parfaire l’expérience, il est bien de lire un ouvrage de cette époque du genre Proust, effet garanti.

Voici à titre d’exemple la couverture d’un magasine télévisuel : « Tous les secrets de la nouvelle saison de l’émission phare de TF1 ». Que quelqu’un ose me soutenir qu’il y a le moindre commencement de cohérence dans cette phrase!

 

La vie contemporaine est une période heureuse pour les idiots: elle a tué le travail. En littérature cela s’appelle le style. « Le style c’est la politesse de l’homme de lettre ». Or où apprend-on la politesse? Dans les écoles, c’est-à-dire dans les ouvrages des auteurs passés. Mais on ne lit plus les classiques. Notre période est à ce point sûre d’elle qu’elle se passe des leçons du passé. Écrire n’importe comment c’est n’avoir aucune politesse, aucun respect du lecteur. C’est surtout, et c’est plus grave, ne pas aimer le travail, c’est croire qu’une ébauche vaut un travail minutieux. D’ailleurs un prix Goncourt a été attribué à une ébauche de roman, il se nommait « les ombres errantes » me semble-t-il. Avec cela il est aisé d’être écrivain ou artiste de manière générale, il s’agit d’avoir quelque chose à dire, or tout un chacun a quelque chose à raconter. Je donne à méditer ce fait, à ceux qui ne seraient pas d’accord : le mot « artiste » vient du latin artifex, qui signifie à la fois artiste et artisan. L’artiste est un artisan de l’art, c’est à dire un travailleur, il se doit de parfaire son art et fabriquer des objets, qui s’ils sont ressemblants, n’en sont pas moins uniques.

« Rmiste », « travailleur à temps partiel », « chômeur », « travailleur associatif », « artiste » ou mieux « créateur », « sportif », « inventeuse d’images » (j’affirme avoir lu, de mes yeux lu ce terme!) etc. Pourquoi se parer de mots? J’ai lu dans un ouvrage de J. Bainville, à propos de César que lorsque celui-ci avait pris le pouvoir à Rome, une de ses premières mesures fut de remettre les gens au travail en supprimant les subsides publiques aux « fainéants » (le mot est de Bainville), car ce qui empoisonnait la vie à Rome était l’absence de travail de la population.

Une lumière a alors envahi mon esprit: nous sommes au 1er siècle. Il nous faudrait un nouveau César pour remettre les fainéants au travail.

Je ne vois que des avantages à faire travailler la population: d’abord cela les occuperait, ensuite cela les empêcheraient de se mêler de politique, étant entendu que lorsque l’on sort d’une journée de travail on est fatigué, enfin on remplirait les caisses de l’État, et celui qui travaille n’aurait plus à être l’employé de ceux qui ne font rien. Quel bonheur d’un seul coup! Quel silence! Plus de revendications des privilégiés (intermittents, fonctionnaires, chômeurs…) Plus de défilés ubuesques des chômeurs pour obtenir une « prime de Noël ». Peut-être le monde se remettrait-il à tourner dans le bon sens? Enfin il s’agit-là d’un rêve.

 

J’ai revu, hier, « les enfants du siècle », film qui narre les amours -tumultueuses et connues- de G. Sand et d’A. de Musset. C’est bien le genre de drame fait pour inspirer notre époque. Comme Maurras avait raison de les appeler « les amants de Venise »! C’est bien ce qu’ils furent: un couple d’amants se déchirant dans la cité des Doges. Tout est petit-bourgeois dans cette aventure. Musset apparaît comme le génie alcoolique, à la prose facile, trouvant son inspiration dans les bouges les plus sordides; Sand la femme artiste, s’élevant à la dignité d’écrivain à force de travail, à défaut de posséder le don des lettres. Une caricature en somme. Leur amour même est une caricature de la passion, il ne doit sa force qu’aux accès de folie d’Alfred. Il tirèrent une renommée accrue l’un et l’autre de cet épisode pathétique de leur vie et inspirèrent, relancèrent plutôt l’hystérie romantique. Mais qui se souvient d’eux aujourd’hui? La postérité, n’a retenue que le nom de Musset grâce à l’instruction publique, quant à Sand personne ne la lit aujourd’hui, si ce n’est ceux qui aiment la littérature. Leur gloire, si grande au XIXème est à présent oubliée, reste le drame du voyage en Italie bien apte à inspirer les romantiques modernes qui aiment ce genre de drame à l’eau-de-rose où la bêtise l’emporte sur le génie.

Au Moyen-Âge, la société ne s’embarrassait pas comme aujourd’hui de sciences surfaites ni, d’ailleurs, de cette hérésie que l’on nomme esprit cartésien. Quoi de plus inutile ? De nos jours, tout le monde juge de tout grâce à son esprit cartésien, sa grande connaissance de la vie, son expérience, son « vécu ». Bref toute son inexpérience, sa suffisance, et finalement son incompétence… Car si le monde moderne se veut logique, il n’atteint qu’à la nullité des classes basses comme base de toute pensée. Il s’ensuit, en conséquence, que la nullité est à tous les étages, et qu’aucune institution ne peut s’y maintenir durablement.

L’institution en tant que phénomène qui dépasse l’humain (n’oublions pas qu’institution a pour radical stare qui signifie durer), est tout à la fois l’émanation et la représentation de l’homme, et ne peut qu’être idéale – au sens étymologique du terme – et imparfaite – dans son application quotidienne. Si elle est l’apanage d’une élite formée à l’esprit, si ce n’est supérieur, à tout le moins compétent, elle peut fonctionner de manière correcte. Car ceux qui la servent savent son imperfection et la cache aux masses qui vivent dans l’illusion de l’ordre naturel et immuable des choses. Quand elle en arrive à descendre au niveau le plus bas de l’instruction, à la classe populaire, cela donne l’affaire Dreyfus, ou le sabordage de l’idée même de l’institution par ceux qui sont chargés de la défendre.

Je ne veux pas dire que la classe populaire soit indigne d’intérêt, mais il faut savoir raison garder et ne pas s’imaginer que cinquante millions d’avis divers et contradictoires peuvent constituer en quoi que ce soit la base d’une société stable et bien gouvernée. Il n’est que de voir les récentes affaires dites d’  « opinions » où, sous prétexte d’une émotion quelconque, par ailleurs fort compréhensible au regard d’une situation particulière, on remet en cause les fondements mêmes de la société : « périsse l’Etat plutôt que de voir fleurir une injustice » semble s’exclamer d’une voix concordante tous ceux qui donnent leur avis.

La démocratie est un régime fort avantageux. Je n’en disconviens pas. Mais Aristote lui-même voyait dans le régime démocratique une perversion possible vers une forme de régime despotique due au gouvernement de la masse. Tocqueville dénonçait, dans un autre registre qui, s’il paraît éloigné de la pensée aristotélicienne la complète néanmoins dans le monde contemporain, la dérive induite par le système démocratique égalitaire quand il parlait d’une nouvelle forme de despotisme qui amollit les volontés, les corrompt au lieu de les briser. Sous le postulat que la démocratie est le « moins pire des systèmes », il est aujourd’hui impossible de s’opposer à une idée, si extravagante qu’elle fut, pour autant qu’elle ait l’avantage de recueillir l’assentiment d’une majorité active plus ou moins virulente. Nous ne devons pas être la dupe de ce faux consensus, car il est le fait d’une minorité agissante qui ne souhaite qu’une chose : l’effondrement de l’Etat et de ses structures.

Il s’ensuit une autre dictature : celle des experts qui, chiffres en main, parole à l’appui, abondent dans le sens des plus virulents. Leurs enquêtes sont truffées de détails, d’analyses, de chiffres. Oui ; sauf qu’un chiffre, une donnée ne prouve rien en soi ; et que de toute façon, toute analyse peut être contredite par une autre. Il n’est que de voir les procès pénaux et leur cohorte d’experts divergents. C’est un point à ne jamais oublier, que les résultats d’études sont toujours partiaux et fonctions des critères de celui qui en est l’auteur. N’oublions pas non plus que l’auctor en latin, l’auteur en français est celui qui grâce à ses écrits, ses études fonde un point de vue. Qu’étymologiquement il est l’autorité, le point d’appui d’une théorie puisqu’il possède la puissance du savoir.

Nous voyons par là que tout point de vue est contingent, lié de par son essence à la vision que l’auteur souhaite promouvoir, ou nous imposer. Au passage remarquons qu’il est éminemment plus facile d’influencer l’opinion dans une démocratie où le titre universitaire donne une aura quasi-religieuse à celui qui le possède, que de convaincre un jury de théologiens médiévaux de l’existence d’un double principe dans la création du monde. Ainsi, en même temps qu’il promeut l’expert à la mode, le monde moderne disqualifie celui qui pense juste mais qui est du côté de la vérité plutôt que de celui à la mode.

La vérité d’ailleurs n’est plus un terme que l’on emploie. Elle est devenue contingente. Elle semble varier d’un individu à l’autre. « Vous vous ferez votre propre opinion », entend-on à longueur de temps après le laïus de l’expert ; « vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà ».

Pourquoi un terme qui ne souffre d’aucune contradiction comme la vérité fait-il peur aux âmes du temps ?

C’est parce que la vérité est éternelle, et qu’elle a pour fonction de donner des cadres précis qui forment l’esprit humain, qu’elle lui donne une limite : la bonne foi. En d’autres termes la vérité ne permet pas l’élucubration : elle est la raison universelle qui condamne depuis le début de l’humanité cette force redoutable qu’est la bêtise. Elle a aussi ce défaut-là, aujourd’hui, qu’elle est l’apanage des forts c’est-à-dire de ceux qui ont une volonté, du courage, de la ténacité, de la force d’âme et qui osent dire aux idiots qu’ils se trompent. Nous vivons dans une période où il est quasiment impossible de donner tort à un idiot ; et ce d’autant que la plupart des idiots sont diplômés par d’autres idiots selon un rituel comparable au rituel carolingien de recommendation qui leur permet de s’adouber entre eux. La vérité ne pouvant pas être le lot de médiocres (ceux-ci représentant la majorité non silencieuse de la population) on adapte l’intelligence aux mœurs en faisant émerger la bêtise et l’erreur comme critères essentiels de la vie intellectuelle. Il s’ensuit toute une série de catastrophes aussi prévisibles que possible pour quiconque est doté d’une once de bon sens ; ce qui permet en passant de jouer les Cassandre à bon marché à l’homme de bonne volonté. La logique étant impitoyablement écartée de toute décision, il ne peut advenir que des erreurs grossières quand les dirigeants modernes se mêlent d’infléchir la marche du monde.

A ceci ajoutons l’absence de caractère, le non-respect de la parole donnée, la faiblesse, l’absence de vue profonde en politique, l’esprit petit-bourgeois de recherche d’un consensus mou, et l’on obtient l’époque moderne, où chacun identifie les problèmes mais personne n’ose la seule solution recommandée par la logique, de peur de mécontenter une partie de la population et de s’exposer au cortège des manifestations.

Au final on aboutit à la lutte de chacun contre tous, et de tous contre chacun, en se passant du seul garde-fou efficace inventé par la société pour encadrer les hommes: les institutions.

Je pense du calme que c’est un luxe intérieur qui nous permet de vivre en paix avec nous-même, c’est-à-dire d’avoir son âme au repos. Il faut bien dire que la société est éreintante pour l’homme : elle le contient par mille corvées quotidiennes auxquelles il faut donner suite, toute une litanie de tâches inutiles qu’il faut accomplir sous peine de se retrouver débordé par les soucis administratifs de toute nature. J’aime pour ma part perdre mon temps, ne rien faire, rêvasser sur la fin dernière de l’homme, me demander en quoi l’enseignement médiéval peut nous être utile, comment les hindous classent les mandras, comment l’homme se situe dans sa relation avec l’éternité ; mais aussi de manière prosaïque je m’interroge sur les actes, les paroles de mes relations, bref je m’occupe de moi, de ma pensée c’est-à-dire de la bagatelle. Hélas le monde moderne ne permet que rarement ce type de pensée car il forclos l’homme à des pensées matérielles. D’ailleurs je ne suis pas loin de penser que l’absence d’âme du monde moderne relève de ce souci permanent de s’occuper du monde. « La chose la plus douce au monde est de s’occuper de soi-même » est, je crois, le grand secret qu’ont oublié les modernes. La démocratie en tant que système politique oblige à s’occuper sans cesse de la marche du monde, elle réclame un avis sur tout et elle maintient ainsi l’homme dans le giron de la société. D’ailleurs il est amusant de noter au passage que la disparition des grands romanciers est concomitante du développement du rôle du sociologue en tant que peintre du monde. Le sociologue utilise d’ailleurs, de préférence au français, une langue pédante, précieuse : le jargon. Preuve de la victoire de la science sur la littérature, de la technique sur l’art, de la matière sur l’esprit.

« Les paroles s’envolent les écrits restent ». Rien n’est plus faux : les écrits peuvent très bien disparaître, soit que l’auteur les brûle, soit qu’on les brûle pour lui, ou enfin qu’ils disparaissent physiquement comme le deuxième tome de la poëtique d’Aristote.

Les paroles quant à elle sont le fondement même de l’écrit, sans une pensée formulée de manière cohérente, parfois à haute voix, il n’est aucun écrit possible ; j’ajoute que toute pensée, parut-elle oubliée, ressurgit d’une manière ou d’une autre – parfois plus élégamment encore que sous sa forme première – dans l’œuvre de l’auteur. Comme quoi il faut se méfier des idées toutes faites.

En prenant les transports en commun parisien, comme il m’arrive – hélas – assez fréquemment, je me suis fait la réflexion que les villes modernes sont des cités troglodytes. Certes il n’est pas novateur de dire qu’il existe toute une civilisation sous les métropoles modernes, néanmoins quel curieux révélateur de l’époque ! L’homme est ravalé au niveau de la taupe, il passe des journées entières sans voir le jour qui, à la limite, n’est qu’accessoire ; d’ailleurs la pollution forme une couche de grisaille si permanente au-dessus des grandes cités que la vue du soleil en est altérée. L’homme est redescendu au rang de l’animal : il voyage sous terre, travaille dans une fourmilière, rentre le soir dans sa ruche après avoir processionné comme les chenilles pendant des heures, il se terre le soir comme un renard pour aller se coucher comme les poules. C’est cela que l’on nomme la période de la plus haute civilisation que la terre ait connu !

Je crois que j’ai saisi le sens profond de la « communication », et je le dois à La Fontaine.

Si l’on retranscrit cette inutile (et très coûteuse) méthode dans un langage conventionnel (je veux dire en français) : cela se nomme faire avaler la pilule. Le parallèle le plus saisissant est celui de la fable du « corbeau et du renard », d’où la référence à La Fontaine. La communication consiste, pour le renard « communiquant », à force de boniments, à faire lâcher le fromage au pauvre corbeau. Ce fromage consiste en différentes choses : obtenir un surcroît de travail, augmenter la cadence, accroître la vigilance durant les tâches confiées aux employés, diminuer les pauses, renoncer à des congés etc. Bref les faire travailler davantage.

Il faut dire que posséder l’avantage de l’art de flatter, pardon je devrais dire de communiquer, ne s’apprend plus en tant que civilité, il est rare que l’on fasse ses armes chez un marquis entouré des dames de la haute. Tout cela est un peu vil pour les âmes égalitaires, mais pourtant distinguées du XXIème siècle ; tout comme il est vil de « lécher les bottes » (pour user d’un langage populaire), d’où l’invention (au sens étymologique) des techniques de communication qui permettent un tel procédé (comme eût dit le comte de Saint-Simon) afin de parvenir à ses fins.

Il existe un autre avantage à ces techniques, qui assurent à nos modernes renards la suprématie sur les vulgaires corbeaux, c’est la jargon, le barbarisme, le solécisme, l’anglicisme, bref le « mal-parlé » : signature indiscutable de notre époque. La cuistrerie, mêlée au jargon le plus abject, à ceci de précieux qu’elle donne l’illusion d’appartenir à une caste supérieure ; de la même manière que les marquises s’affiliaient naguère aux sociétés secrètes. Il est doux de jargonner, d’inventer des mots, cela donne un air d’être dans le vent, toujours à l’affût de la dernière nouveauté, d’attraper la mode comme on attrape un papillon. On affirme par là qu’on est une personne avec qui il faut compter, qui connaît la dernière scie à la mode. J’ai senti par exemple une vraie délectation pour les cuistres à utiliser le mot anglais de reporting en lieu et place du terme bien de chez nous de « compte-rendu » ; de même on aime bien budgéter, mouvementer un compte (en comptabilité, et on ose à peine imaginer la vie trépidante du pauvre compte…), poser des questionnements, mémoriser, faire un courrier, forwarder un message, impacter, aller sur Paris ou sur Bruxelles etc. Le plus inquiétant est que personne n’en est choqué. Corollaire de cette absence générale de sens, la communication a aussi pour but de se comprendre, non pas dans le sens d’un meilleur français, mais plutôt dans celui de conciliation des jargons. On n’est plus très loin des concordancia discordancia du moyen-âge dont on se fait les gorges chaudes, mais qui eurent, à tout le moins, le mérite d’un effort philosophique.

Miracle du jargon, heureuse chose que le nouveau français !

J’entends à longueur de journée le terme magnifique de « mouvementer un compte ». C’est de la poësie à l’état pur, un bonheur de langage, une merveille d’expression. Quelle vie ces comptes doivent mener, dignes sans doutes des aventures des comtes du moyen-âge. Je les vois pris dans des tempêtes magnifiques comme celles que l’on voit au large de l’Ile d’Ouessant, des orages de grêle sous les tropiques, empêtrés dans des sables mouvants, pris pour cible d’un attentat, ou encore prisonniers d’une tribu de réducteurs de têtes au fond de l’Afrique noire. Encore une fois mon esprit me mène loin des contingences humaines. Les comptes mouvementés n’ont pas de vie propre. Ils se contentent de mener la vie tranquille d’un compte classé par son numéro, dans un pauvre guide blanc en papier glacé nommé Plan Comptable Général. Il s’agit là, j’ose l’affirmer d’une des plus grandes déceptions de ma vie.

Ce qui est drôle avec notre époque, c’est qu’elle est hypocrite et n’en a pas même conscience. Exemple : le vote à des élections récentes pour une vedette du show-business, et son élection subséquente à un poste de gouverneur dans un état des États-Unis. La réaction politique fut quasi-unanime : les américains sont des idiots, ils ont voté pour le pire. La politique est une activité trop noble pour la confier à une personne qui a pour seul mérite reconnu d’être connu grâce au cinéma. Variante snob de cette opinion : les urnes ont parlé, quelle vitalité de la démocratie américaine, mais une telle chose est impossible chez nous.

Je vois deux objections de taille : d’abord le fait d’être acteur ne veut pas dire que l’on a pas de qualités politiques. D’ailleurs quand on voit le niveau moyen des hommes politiques, on se dit qu’il s’agirait plutôt d’un avantage que de n’être pas du sérail. Imaginons une seconde que celui-ci résolve les problèmes de sa circonscription, que diront les nobles âmes insurgées ?

Je vois une autre objection plus subtile celle-là aux commentaires acerbes qui sont souvent le fait de ceux qui se veulent les rénovateurs les plus radicaux de la classe politique. Ceux-là mêmes qui sans cesse nous rebattent les oreilles qu’ils faut écouter toutes les opinions politiques, et qu’à tout prendre il vaudrait mieux renouveler tous les cadres et injecter du sang neuf dans la démocratie, plutôt que reconduire sans cesse le mandat des vieux crabes qui sont au pouvoir. En fait ils souhaitent du sang neuf, mais il faut de leur sang neuf, c’est-à-dire des gens qui partagent leurs préjugés, d’où les cris d’orfraies que l’on entend quand une personne connue réussie grâce à sa bonne image. Pensez, une personne qui rien qu’en se présentant se fait élire sur sa bonne mine, quand un penseur profond comme ils se sentent ne parvient qu’avec grand peine à se faire élire maire. Il est bien sûr inutile de songer à un poste de député !

Il y a dans ces réactions l’aveu d’un des sept pêché capitaux (seulement aujourd’hui dans une époque d’athéisme généralisé, plus personne ne les connaît pour la bonne et simple raison qu’ils ne sont plus enseignés) : je veux parler de l’envie, conforté par un autre pêché tout aussi capital : la colère. Mais actuellement les pêchés sont devenues les vertus cardinales.

Les femmes, qui sont les êtres les plus désirables du monde, me seront toujours un mystère. Pourquoi faut-il qu’elles s’entichent des spécimens les plus vils d’entre les hommes ? Cette pensée n’a que peu avoir avec les autres, néanmoins elle est écrite par un philosophe ivre, comme dirait Queneau.

Il ne faut rien avoir à leur apporter, être seulement sûr de sa supériorité qui tient dans cet axiome purement masculin : je suis supérieur parce que je suis un homme ; donc forcément ma vie à un intérêt certain. C’est à ce genre de pensée stupide que se juge la « virilité » d’un homme, telle qu’elle est définie dans les magazines de presse féminine. Je suis supérieur, et que celui qui ose contester ce fait vienne se mesurer à moi ! Bien sûr ce genre de raisonnement ne sort pas du cadre intime, car en-dehors de celui-ci tout homme agressant son semblable risque le coup de poing ; pourtant il a un effet magique sur les femmes, il prouve le courage. Mais le courage, je veux dire le courage véritable n’est de toute façon plus une valeur. La virilité consiste à casser la gueule à un pauvre bougre isolé quand on est douze, ou à pratiquer un viol collectif dans un sous-sol sur une gamine de dix ans ; mais comprendre que l’on puisse risquer sa vie pour une idée n’est plus concevable. Il faut paraître plutôt qu’être. L’extériorité n’est jamais la vérité.

On a beau jeu de dauber sur la défaite de 1940, et la collaboration qui s’ensuivit. Pourtant la société actuelle est faite en grande partie de « collabo » en puissance.

Je vois dans mes contemporains une forte propension de ceux qui préféreraient, comme la « classe 40 », se rendre plutôt que de combattre. Or en temps de guerre quand on préfère se rendre plutôt que de se battre et mourir en héros, on est un lâche qui ne mérite que la pire des infamies. Il faudrait à cette génération une vraie épreuve pour prouver dans les actes les péroraisons qu’elle clame. Pourtant je suis quasiment (pour ne pas dire absolument) sûr que l’immense ajorité se rallierait à l’opinion dominante, et trouverait des idées absolvant ses actes ; les premiers fusillés seraient les gens dans mon genre, ou ceux qui pleurent au départ des troupes françaises à Marseille en juillet 40.

Mon amour pour les corbeaux aurait dû me trahir, je possède comme eux des pieds crochus pour m’accrocher aux branches. En fait tout comme eux je suis un charognard qui se nourrit des sentiments d’autrui, et des miens. C’est pour cette raison que mes propres sentiments me permettent de tirer un philosophie générale de toutes mes pensées et de m’éloigner des sentiments humains, c’est-à-dire de prendre de la hauteur par rapport à moi-même. De ne jamais croire ce que paraissent les choses mais ce qu’elles sont. [Pensée à ne pas publier, au cas où on publierait mes pensées.]

Le grand problème des démons intérieurs est que si le fait de les connaître est aisé, pouvoir les vaincre est quasiment impossible. On se dit il faut vivre avec. Mais ce n’est pas une solution envisageable non-plus. Je suis convaincu que toute personne est la dupe de deux ou trois sentiments mensongers, de quelques rêves qui peuvent paraître anodins et qui pourtant conditionnent notre vie intérieure. Le meilleur moyen de pénétrer les recoins obscurs de l’âme de quelqu’un est de savoir ce qu’il a raté, et ce qu’il eût souhaité être.

Toute âme a sa beauté, néanmoins plus personne n’ose – par une sorte de pudeur mal placée- mettre son esprit à nu. Il est évident que cela ne peut se faire en compagnie du premier venu. Cependant en avançant masqué, en couvrant ses désespoirs, ses rêves envolés du sceau de l’infamie, on ne contribue qu’à se rendre plus malheureux encore. Ce malheur a ceci d’agréable que l’on s’y complait. Pour autant on doit pouvoir dire des choses qui paraissent indiscrètes. Il faut faire sécher le malheur comme un hareng-saur, pour qu’il n’ait plus le pouvoir d’humidifier nos yeux. Il n’y a aucun moyen plus efficace pour lutter contre ce malheur que de l’exprimer, de le narrer. Non pour s’y appesantir et se flagorner mais justement pour le faire revenir à sa juste mesure dans l’échelle des préoccupations humaines, et pouvoir l’oublier. Parler avec quelqu’un de ses petites misères a ceci de terrible que l’on se sent morveux de donner en pâture cette montagne que l’on se fait d’une petite chose presque ridicule, et que la personne à qui on en parle nous en fait ressentir le pathétique, en dépit des airs de commisération de circonstances. Tout hochement de tête nous enfonce dans notre ridicule. Je dis qu’un vrai ami doit savoir se moquer des futilités qui nous encombrent l’esprit, il doit nous dire les choses terribles que l’on ne veut pas entendre et qui ne sont que la vérité dans tout ce qu’elle peut avoir de choquant.

Miracle de la littérature, beauté du génie. Verlaine existe, et je l’ai croisé. Il a maintenant pour moi un poids, une allure, une physionomie, une odeur, une contenance. Bref il est vivant. Le miracle s’est produit chez une ladie anglaise dont le nom m’échappe, mais dont le charmant prénom est Cecilia, au cours d’une soirée où était présent Mr Wilde. Le bon Mallarmé soutenait le sublime poëte, qui trop ivre ne put lire le sixain qu’il avait écrit, préférant retourner aux joies de l’absinthe. Privilège du génie, je donnerais des empires entiers (que je ne possède d’ailleurs pas…) pour avoir écrit cette page des mémoires de Mary Watson.

Il arrive que l’auteur touche à l’ineffable sans trop que l’on sache comment. Une petite description, d’une page tout au plus, prend la couleur de la vie. La vérité de l’être y jaillit d’un coup, et vous saute à la figure comme un miracle.

Ce jour vendredi 31 octobre : veille de la Toussaint, jour d’all hallow’s eve ou d’halloween.

Je crois avoir détecté le sens profond de cette « fête » venue d’outre-atlantique : c’est une fête de tapeur. En cela elle est en adéquation avec notre temps puisqu’il s’agit d’aller raquetter les gens jusque chez eux pour les forcer à distribuer quelques sucreries, probablement dans le but de donner du travail aux dentistes.

On apprend ainsi aux gamins, dès leur plus jeune âge, à quémander. Sachant que probablement la moitié d’entre eux ne fera rien de sa vie et vivra sur le compte de l’Etat, il faut qu’ils acquièrent dès l’enfance le réflexe d’aumône. En fait ce n’est pas d’aumône, la charité étant bannie du monde moderne, mais plutôt d’un dû social. Ainsi est-il normal de frapper à la porte de tous les citoyens pour qu’ils partagent le peu qu’ils possèdent avec ceux qui possèdent autant qu’eux mais qui vont réclamer. Comme s’il n’était pas suffisamment de situations en ce bas-monde où l’on doit payer pour les fainéants ! Encore faut-il noter que par pudeur on ne les nomme plus de la sorte mais du terme, plus chic, d’ « assistés sociaux ». Et voilà comment l’on apprend aux enfants à se conduire en assistés dès le plus jeune âge. Notons aussi que l’on avance masqué dans cette fête, c’est dire si l’on assume son rôle ! Arrivé à l’âge adulte, l’enfant « halloweenisé », avancera masqué pour recevoir ses indemnités (chômage ou ASSEDIC ou RMI) et ne souhaitera pas que l’on discrédite sa personne ne faisant les gorges chaudes de sa situation.

L’autre avantage d’halloween, c’est son côté apparent d’absence de symbolique religieuse. C’est une « fête » consensuelle, qui ne risque pas de mettre le feu aux poudres, ni créer une bataille de religion (soyons sérieux, il n’existe plus dans notre époque de mœurs fades, de guerre). Soit.

Je tiens quand même à rappeler l’origine de la célébration d’halloween. D’origine païenne, et plus précisément celtique, halloween est, étymologiquement, « le jour qui précède la Toussaint » all hallow’s eve . C’est une fête, dans la liturgie celtique, de passage : elle met en communication le monde des morts et celui des vivants. Les masques, les déguisements effrayants sont là pour nous rappeler que la mort est une partie intégrante de nous même, que les morts sont parmi nous, et sert parallèlement à extérioriser la peur de la mort si commune aux religions païenne. La consolation due à la religion catholique ne viendra que plus tard. Alors que la Toussaint est une fête d’espoir dans la mort et la résurrection, halloween n’est qu’une parade burlesque, une ode ridicule aux plaisirs humains, et une crainte dans la mort.

Cette peur de la mort marque notre époque. Plus personne ne sait mourir : on cache la mort. Elle effraie. Halloween ne donne pas à réfléchir sur la mort, elle la transforme en un carnaval épisodique où seul compte le plaisir du moment.

En sacralisant halloween « fête républicaine », l’homme signe son temps. Bien souvent les actes sont des révélateurs. On se souviendra d’halloween comme d’une bacchanale euphémisée. D’une de ces fêtes expiatoire, où l’homme se cache la vérité sous le masque (encore une comparaison parlante) de l’amusement.

Plus personne ne sait mourir aujourd’hui. Les vieillards – pieusement nommés personnes âgées – ne m’inspirent qu’une pitié toute relative. Tout n’est pas de leur faute, soyons honnêtes. Ils ne sont pas responsables de la détestable habitude moderne qui consiste à se débarrasser des vieux en les laissant mourir dans des hospices ; qui peuvent-ils si l’on ne s’occupe plus d’eux ? Pourtant quand je serai vieux et en état de mourir, je ne veux à aucun prix que l’on me bourre de calmants, de drogues et que l’on me vole ma mort. Elle m’appartient. Si elle n’est que souffrance, hé bien soit, je l’accepte. Existe-t-il quelque chose de pire que de ne pas se sentir mourir ? Nous ne sommes pas des animaux. Et d’ailleurs comment prononcer une parole historique si l’on n’a pas conscience de ses actes ? Comment mourir dignement, entouré de ses proches, si on les reconnaît à peine ? Tout le problème est là : l’homme moderne ne supporte plus la souffrance, sauf à se la provoquer artificiellement. Par défi. Pour le plaisir de la performance. Parce qu’elle est voulue. On approche là du nœud gordien : il faut vouloir souffrir, il faut décider de la maladie. Il n’y a plus d’acceptation philosophique de la mort comme de quelque chose d’humain, d’éminemment humain : le retour au principe. L’homme ne croit plus en Dieu, il ne sait plus mourir.

L’homme meurt donc comme il vit : petitement ; sans ce dernier titre de gloire qu’est la souffrance, la résolution de la vie par l’expérience ultime : la mort.

J’ai lu dans Casanova un récit digne d’être rapporté. Alors que le chevalier de Seingalt se trouvait sur son lit, victime d’une indigestion et mal en point, quasiment à l’article de la mort, un de ses amis prit contact avec un médecin qui lui-même contacta un chirurgien qui décida de saigner le malade. Casanova dans un souffle se réveilla. Voyant qu’on s’apprêtait à le saigner, prononça son refus. Le chirurgien s’entêta, approchant son aiguille du bras du malade. Dans un dernier réflexe, celui-ci s’empara d’un pistolet qui était au pied de son lit, et tira un coup en direction du chirurgien qui en perdit une partie de sa perruque ; ne demandant pas son reste il s’enfuit. Le plus significatif de l’affaire, et qui prouve l’esprit du siècle, est que Casanova fut soutenu : on lui dit que s’il avait abattu le chirurgien, personne n’y aurait trouvé à redire, puisqu’il avait prononcé son refus d’être saigné.

Je donne cette anecdote à verser au dossier de l’ « euthanasie ». Combien de chirurgiens aujourd’hui se permettent de torturer de pauvres erres condamnés à vivre comme des animaux, de par leur volonté de les maintenir en vie à tout prix ? Je ne veux pas médire de la médecine moderne, néanmoins elle dépasse son cadre quand elle veut retenir à toute force une âme que Dieu avait voulu rappeler à lui.

Pour ma part j’imagine bien la scène se déroulant en ce début de XXIème siècle ! Je vois de là les cris d’orfraies des « praticiens » devant ce malade acariâtre qui refuse de se laisser soigner et qui leur file en plus un coup de revolver ! Le pauvre malade est passible, non seulement de la cour d’assise, mais en plus de l’hôpital psychiatrique. Et bien content si le gouvernement ne fait pas une loi pour interdire aux malades de tirer sur les médecins.

On s’entoure de gens pour vivre, on les nomme nos amis ; et un jour on s’aperçoit que d’autres amis nous on remplacé dans leur cœur : c’est cela que l’on nomme la fraternité humaine.

Il n’existe que trois catégories de gens dans la vie : les égoïstes, qui vivent heureux quelques soient les circonstances ; les opportunistes – la majorité des gens – qui s’accordent des circonstances ; et les saints, qui dévouent leur vie aux autres et qui sont éternellement déçus.

Les plus sages ne sont pas ceux que l’on croit et pour vivre heureux, contrairement au dicton, il ne faut pas vivre caché, mais au contraire se montrer. Les plus fanfarons, les moins attachés, les plus exubérants sont les plus heureux car ils ne connaissent de la vie que l’essentiel : la bagatelle.

Le malheur pour une âme est de ne jamais obtenir ce qu’elle souhaite, et de repousser tous les cadeaux que la vie lui fait au motif qu’ils ne sont pas dignes d’elle. C’est le motif de la presque totalité des malheurs, petits ou grands, subis par l’homme. La sagesse consiste à accepter avec philosophie les présents du destin, à vivre avec. Le fameux « connais-toi toi même » gît entièrement dans cette pensée. Celui qui se connaît ne poursuit pas des chimères, il accepte la vie comme un trésor.

Écrire sur le temps : il fuit quand on le regarde pas.

Le temps fuit quand on ne le regarde pas

Il faut savoir faire de l’esprit envers soi-même, comme on l’exerce envers les autres. C’est à ce prix que l’on ne se prend pas au sérieux, et que l’on demeure crédible.

Vingt-six lettres sont là alignées devant moi. Si je les sélectionne une par une, que je les arrange avec goût, je crée des mots. De ces mots naissent des phrases. De ces phrases une pensée. De cette pensée un texte. Si je suis doué, on m’en vante ; si je suis ballot, on m’oublie.

Le pire dans une vie d’auteur est de vouloir écrire, et de ne pas pouvoir. On s’assied à son bureau parce qu’on a ressenti la petite démangeaison. On désire… Rien ne vient. On est impuissant. Parfois c’est l’inverse ; on s’assied sans idée précise, et le flot de l’imagination nous submerge. Instant magique !

Nous vivons un tournant de la civilisation : celui d’un moment où un type de société va en remplacer un autre.

Les signes avant-coureurs d’un retour à une nouvelle féodalité sont patents mais personne n’ose les voir, ni plus grave les affronter.

La société romaine du IIème siècle ressemblait à la nôtre. D’abord elle était la plus grande puissance économique, politique, militaire du temps attirant une forte immigration des peuples voisins. On dit que c’est la pression des peuples barbares plus vindicatifs et plus agressifs qui poussa les francs, puis les alamands, puis les saxes, puis les wisigoths à franchir les limes de l’empire. Rien ne me semble plus faux. J’imagine plus volontiers que ce qui attira ces peuples fut la douceur de vivre de l’empire romain, sa société policée, ses mœurs bien plus accommodantes que celle des tribus germaniques. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Et si certains passèrent des foedus avec Rome, et devinrent des supplétifs des légions ce dut être par calcul politique.

Aujourd’hui aussi des peuplades pauvres tentent l’immigration massive vers l’Occident riche ; et d’ailleurs, si l’on pousse le parallèle, n’est-il pas significatifs que la plupart des immigrés réclament l’asile politique, c’est-à-dire que comme dix-huit siècles en arrière ils viennent chez nous, poussés de chez eux car ils y risquent prétendument leur vie ? Nos gouvernements aussi passent des foedus moderne : ils se nomment « permis de séjours » ou « regroupement familial ».

Qu’on me comprenne, mon but n’est nullement politique, il consiste à regarder l’époque d’un œil froid, scientifique si l’on veut. Il n’est pas de porter un jugement de valeur mais de raisonner par analogie, car quoiqu’on en dise les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Une fois les barbares dans l’empire, il leur fallait un signe de reconnaissance. C’est ainsi que se créèrent les premiers blasons, et les prémisses de cette admirable science qu’est l’héraldique. Or que constatons-nous : les voyous qui sèment la violence en banlieue se reconnaissent entre eux grâce à un code de couleur. Qui connaît un minimum l’héraldique sait que les motifs les plus anciens sont les plus simples ; et que les plus vieilles familles d’Europe ont un blason très simple, ce ne sont que les alliances passées ultérieurement entre elles qui en modifièrent la composition.

Les cités modernes possèdent cet avantage qu’elles sont naturellement fortifiées, non qu’elles possèdent des créneaux et des ponts-levis, mais elles enferment les gens dans un cadre limité par les murs à l’intérieur desquels il est impossible de savoir ce qu’il s’y passe. D’ailleurs la police n’a plus droit de cité à l’intérieur de certains quartiers de banlieue qui sont sous le contrôle de bandes organisés, de réseaux claniques et mafieux.

Il ne manque même pas la déliquescence de l’État pour compléter le tableau. Lentement mais sûrement les États occidentaux sombrent dans l’anarchie. Les citoyens qui en respectent les lois sont de moins en moins nombreux, mais surtout, et c’est là le nœud du problème, qui en respectent l’esprit.

Aujourd’hui comme sous la Rome impériale on se pare de mots, on croit qu’en prononçant certaines paroles, les problèmes vont s’envoler par magie. Il s’agit là de formules incantatoires sans portée, d’une faiblesse patente non à voir les problèmes, mais à les traiter.

Une autre analyse vient corroborer ce fait : l’étude de la langue. Le français est en train de subir le même sort que le latin. D’un côté une faible minorité en recherche la pureté, le défend, au premier rang desquels il faut citer l’Académie Française ; d’un autre l’immense majorité qui le martyrise avec en premier lieu les hommes politiques aidés par ceux qui devraient être les gardiens du temple : les professeurs. Quand un peuple renonce à sa langue sous les coups de boutoirs des mots étrangers et des faux sens ; quand un peuple abdique sa monnaie, cela a un nom : cela s’appelle décadence. La suite logique de la décadence est la chute.

La France est un corps politique mort.

Il manque pour compléter le tableau l’élément religieux, les romains – notamment sous Julien l’Apostat – sacrifièrent encore aux cultes païens. Il devait régner dans ce temps-là comme aujourd’hui une atmosphère de « recherche du sacré », et comme aujourd’hui les sectes foisonnaient. L’une d’elle était appelée à devenir la religion régnante : le christianisme. L’analyse, en l’état actuel, de l’état d’avancement de la déliquescence de la société n’a pas mis en évidence l’apport d’un élément religieux nouveau ; on est réduit aux conjonctures : deux possibilités s’offrent à nous :

Soit une nouvelle religion est en train de naître dans la nébuleuse des sectes, et est appelée à devenir la nouvelle religion officielle. De notre point de vue cela paraît peu certains, aucun retour du Christ n’a été signalé ou, à tout le moins n’a eu l’écho que rencontrera de manière certaine une nouvelle venue du fils de Dieu. Posons tout de même une limite : le cas où la nouvelle religion se s’inscrirait pas dans un cadre judéo-chrétien.

Ceci nous amène à envisager la seconde hypothèse : la religion musulmane est cette nouvelle religion. Plusieurs faits militent en sa faveur :

D’abord elle attire un nombre conséquent de jeunes.

Ensuite elle réussit à convertir des croyants d’autres religions (notamment catholiques) en quête de spiritualité.

De ces deux points, on peut déjà tirer la conclusion suivante, qui est que c’est une religion vivante.

Un autre élément milite ne se faveur : sa jeunesse. La religion musulmane n’a que 1400 ans, or si on compare avec la religion catholique, on se rend compte qu’au bout de 1400 ans d’existence elle dominait le monde, nous étions au Moyen-Âge, âge d’or s’il en fut pour l’Église.

C’est peut-être cette relative jeunesse qui en fera la religion de l’avenir.

Je n’ai jamais cru en l’idée selon laquelle le pire pour un rêve est qu’il se réalise ou, autre forme, que la réalisation des rêves n’entraîne que des malheurs.

Je crois qu’un rêve peut se réaliser sans qu’il en advienne des catastrophes.

Il arrive parfois que je représente ce que je déteste le plus au monde.

La vie n’est qu’un théâtre, il faut y tenir un rôle. Si l’on est malin on se compose soi même son personnage, sinon c’est la société qui le crée pour vous.

Le goût en matière d’art a changé. Jusque vers mille neuf cent, il était on ne peut plus classique. Pompier pour tout dire. On ne jure plus aujourd’hui que par l’avant-garde qui est à l’art ce que le style pompier était à la peinture du dix neuvième. « Les pompiers prennent feu » disait Degas à propos d’un tableau qui avait fait une grosse côte.

Il est arrivé aux bourgeois la même évolution. Ils sont passés du style prudhommesque au genre gauchiste. Il est désormais de bon ton de s’extasier devant la peinture abstraite, les « cultures  premières » (comme les a baptisés nôtre cher Président, le mot primitif étant par trop péjoratif.) Mais c’est toujours le même mauvais goût, les mêmes objets que l’on retrouve chez eux. Il existe une sorte d’internationale de la bourgeoisie qui leur permet de se reconnaître immédiatement.

Pareillement de l’habillement : il faut faire pauvre mais chic. Non pour appartenir à la fraternité des humbles, mais pour se raconter des histoires. Avant le rêve de tout enfant était d’être le fils caché, échangé à la naissance, d’un grand prince. Aujourd’hui il faudrait être le fils abandonné d’un brave paysan.

Il serait intéressant de faire une étude précise du calendrier, des fêtes chrétiennes, de l’influence du zodiaque. J’aimerais écrire une étude sur le sujet, où je montrerais la différence de la perception du temps chez les anciens en comparaison de notre société moderne. Le temps n’est pas une succession uniforme de secondes qui deviennent des minutes, puis des heures, puis des jours, puis des semaines, enfin des années. Non le temps s’inscrit dans la vie de l’homme, il l’enclot, la définie, l’explique. C’est de tout cela qu’il faudrait parler à nos contemporains : cela les étonnerait à coup sûr.

Nous croyons tous notre vie admirable, nous nous parons de mots drapant dans un irrépressible orgueil la vanité de nos existences chenues. Nous croyons en nous avec une naïveté tout enfantine de celui qui s’extasie devant sa propre image. Pauvres Narcisses dégénérés ! Nous nous noyons dans la contemplation de notre propre insignifiance, et fier encore de ce soi qui n’a aucune importance. Que restera-t-il une fois le temps passé ?

Disparais fantôme de mes malheurs. Pourquoi faut-il que tu t’empresses de me tourmenter dès que je suis non pas heureux, mais serein ? Tu as le secret et le pouvoir de me rendre malheureux, et dieu sait si tu en abuses ! Tu vois ces quelques mots sont ma décrépitude. Ils signent ma perte à tes yeux.

Tu as ce pouvoir mirifique, bel ange, et tu en abuses ; tu es pour moi tout ce que je recherche. Tu me presses de te voir et pourtant quand il faut se rencontrer, tu disparais. De toute ma vie je sais que l’unique joyau que j’ai approché ce fut toi, mais jamais tu ne seras ce diadème que je pourrai exhiber en disant : c’est moi qui l’ai découvert. Illusion que tout cela ! Je retourne à moi-même, c’est à dire au néant ou au grand tout, je ne sais plus. Je me croyais élu mais je ne le crois plus, ma personne est un fardeau suffisamment lourd à porter.

La condition la plus affreuse de l’homme est d’avoir atteint à la philosophie. Pour ce faire il a dû abandonner toutes les chimères que poursuivent les autres hommes mais qui donnent pourtant un sens à la vie. Il s’est dépouillé du sentiment, du goût, il a pardonné aux autres mais pas à soi-même, considérant sa faute la plus bénigne comme extrêmement grave. Il s’est adonné à l’étude passionnément et, il n’a rencontré que l’incompréhension de ses semblables quand, naïvement il leur a livré la part de vérité qu’en toute bonne fois il a découvert au prix d’années acharnées de remises en question. Tout lui donne tort en ce bas monde. Et quand enfin, il en est à cette petite parcelle de vérité, il se rend compte que pour ce rien, que d’ailleurs personne ne lui envie, il est passé à côté de sa vie.

Je ne devrais plus jamais croire en quoi que ce soit. La vie, grande dispensatrice de conseils, ne m’a finalement que trop averti de cet écueil. Mais que faire quand on a le tempérament enflammé, le cœur bouillant, l’âme élancée ? On rêve, on passe son temps à fonder ce monde meilleur où l’on s’imagine avoir une place ; on fuit cette réalité qui oppresse. Pour beaucoup la vérité est ailleurs, dans les expériences extrêmes de l’alcool ou de la drogue. Pourtant vient un temps où le paradis artificiel ne suffit plus ou, pour mieux dire, la réalité rattrape le rêve et le corrompt des soucis de la vie quotidienne. Certaines âmes ne peuvent pas vivre dans le monde moderne qui n’est finalement que leur tombeau, c’est-à-dire celui de leurs illusions. « Tu pleureras l’instant où tu pleures qui ne dure qu’un instant. » Ma vie a duré un instant, elle n’est qu’une succession fortuite d’instants de rêves qui me font voir celui que je suis réellement. Hélas passé l’instant ma vie ne m’appartient plus, elle retombe en quelque sorte dans le domaine public, elle appartient aux autres et au rôle que je m’y suis donné. L’âme n’existe plus aujourd’hui, elle n’est plus qu’une chose insignifiante comme le coeur, à laquelle on prête une attention distinguée et pédante semblable à celle que l’on a pour les vieilleries. L’art moderne demande moins une âme artiste pour être admirée que les études des grands maîtres du passé. Je crois que de mon vivant je pourrais dire « j’ai été », comme on dit d’une chose qu’elle a vécu, qu’elle n’est qu’un vague souvenir sans grande importance et sur lequel pourtant, la teinte des choses passées donne un charme indéfinissable. Je ne suis pas de mon temps, sans que j’eusse fais quelque chose de particulier pour ne pas l’être : « je ne suis pas des leurs » comme l’écrivait Aragon ; et comme lui j’aurais souhaité ajouter « j’appartiens à toi seule. »

Nous autres, les artistes, nous avons pour notre malheur une âme sensible. On ressent les instants et les sentiments d’une manière violente, et on ne peut faire autrement que d’en souffrir.

Je ne connais pas une chose qui blesse autant que l’impuissance à agir. Savoir ce qui manque, comment réussir et échouer quand même à cause de sa nature profonde, apporte pour soi le plus grand des dégoûts.

Renard disait du bonheur qu’il n’est qu’un silence du malheur. Silence plus ou moins prolongé pourrait-on ajouter. Néanmoins j’opine à l’opinion de Renard, il faut se méfier du bonheur comme de la peste. Le bonheur n’est jamais que l’apogée d’une certaine manière de vivre, d’un certain état d’esprit ; il n’a qu’une destinée possible : décliner. Ce déclin qui emporte toute la confiance en soi accumulée ; le bonheur a pour corollaire nécessaire le malheur. Le philosophe quant à lui ne peut pas même profiter du bonheur : en sachant la futilité il lui tourne les talons dès qu’il lui offre une promesse de vie meilleure. Aussi n’a-t-il du bonheur que les inconvénients, ceux qui s’attachent au déclin de l’idée de bonheur avant même d’y avoir goûté.

Le juriste de formation que je suis a une aversion prononcée pour tout ce qui n’est pas clair et sujet à interprétation. Je n’aime que la clarté que ce soit dans les actes, les paroles ou les sentiments. Le mensonge ne me gêne pas dans la mesure où il n’est pas sournois, non-dit, etc. Ce qui blesse le plus les autres n’est pas le mensonge, mais la bêtise. Quelqu’un de méchant n’est qu’un gentil qui, ayant souffert, se protège du monde, ou, autre possibilité, un être dangereux mais qui porte sur lui sa méchanceté. Les idiots qui se mêlent de mentir font bien plus de mal que ces derniers. J’ai toujours eu de la compassion pour la souffrance humaine – peut-être est-ce là un atavisme lié à mon côté chrétien ? – et les gens qui se protègent m’inspirent de la tendresse, car j’en suis moi-même incapable. Par contre les légions d’imbéciles qui répandent le mal autour d’eux comme une traînée de poudre me font horreur : car chez eux la moindre parole, le plus petit trait d’humour fait l’objet d’une déformation quasi-professionnelle pour devenir, entre leurs mains gourdes, une arme destinée à faire souffrir.

Certains jours, comme aujourd’hui, j’ai envie d’inventer de jolies petites histoires, et de les écrire bien ; j’aime me faire rêver en imaginant des vies irréelles, en donnant à réfléchir, en exposant une petite philosophie de la vie, une anecdote déroutante. Le vrai bonheur de l’écrivain est l’anecdote : la petite histoire sans importance qui reflète la vie, en fait voir le dessous, la décrypte pour les autres. La différence entre un amateur de littérature et un lecteur qui veut juste passer le temps, est tout entière résumé ici : l’un cherche à comprendre l’être humain, l’autre se divertit.

J’aime plus que tout dans la vie les âmes qui ont des aspérités. L’attraction que ressent spontanément l’honnête homme pour la crapule tient tout entière là-dedans. Tout ce qui est lisse est sans intérêt ; il faut à l’être humain des épreuves. L’initiation, tant décriée de nos jours, répondait à ce besoin. Les creux, les replis, les zones d’ombres apprennent autant sur un cœur que toutes les explications du monde ; il faut voir par delà les apparences, être sûr que la vérité ne surgit qu’au détour d’un chemin de traverse, dans le coin le plus sombre.

Il faudrait pouvoir, parfois, sombrer dans la vacuité : que penser nous devienne impossible. L’intellect, les sentiments sont la raison des malheurs de l’homme. Les animaux ne sont jamais malheureux car ils n’ont pas d’autres conscience que d’assouvir leurs instincts. La grande tristesse de l’homme, je veux dire sa tristesse métaphysique est de ne pas pouvoir s’empêcher de penser.

Peu importe qu’une chose soit vraie ou fausse : il suffit que les gens y croient.

Analyse de la science :

C’est l’ensemble des préjugés communément partagés

Évolution de la science :

L’ensemble des préjugés qui sont destinés à n’être plus communément partagés.

La science a créé le monde. Depuis que l’homme occidental ne croit plus en Dieu, il lui faut une nouvelle religion, un nouveau principe explicatif du monde. La science s’est donc vue échoir le rôle de créer le monde ; comme ce n’est pas sa destination première elle bricole. Ainsi l’on voit de plus en plus les théories scientifiques se rapprocher des connaissances traditionnelles : « au commencement était le Verbe ». Le verbe dans la vision scientifique c’est le big bang. Demandez à un scientifique spécialiste de la question se qui a précédé le big bang, effet garanti. Il n’est d’ailleurs pas anodin que ces scientifiques un peu spécialistes de questions qu’ils ne connaissent pas se nomment des cosmologues.

Ce que l’on pourrait traduire par spécialistes en cosmologie ; leur science s’appelle d’ailleurs ainsi.

Il existe diverses France aujourd’hui : la France qui fait brûler des voitures dans les cités, la France qui est suit d’un œil lointain la politique, s’abreuve de programmes télévisuels débiles en supportant l’équipe de France de football, celle des intellectuels parisiens qui ne connaît que les environs de Saint-germain etc.

J’avais du mal à comprendre cette idée de « discrimination positive », cette effusion de « politiquement correct » dans un pays qui, certes, a connu beaucoup de dissensions – parfois violentes – dans le passé mais n’en demeurait pas moins uni. Il suffit de prendre le métro dans la capitale pour tout comprendre : combien de gens parlent français ? Combien de gens lisent un journal français ?

En écrivant cela je sais déjà que l’on va me taxer de racisme, mot à la mode qui est d’une utilité redoutable pour faire taire les trublions ; mais là n’est pas mon propos. Je veux dire que le seul lien qui n’ait jamais lié les hommes entre eux se nomme  langage ; Dieu ne s’y est pas trompé en empêchant les bâtisseurs de la Tour de Babel de se comprendre. Le triomphe de la France a été de faire apprendre à des petits africains, à des petits asiatique qu’ils avaient des ancêtres blonds à longues moustaches. Personne ne se dispute s’il a un ancêtre blond à longue moustache en commun.

Qu’on me comprenne, je parle par allégorie (j’écris cela car les idiots ont tendance à tout prendre au pied de la lettre). Hélas la stupidité moderne est passée par là. L’humanitarisme de bon ton a remplacé l’hypocrisie fondatrice. Le seul danger est que tout cela a un sens, et j’ai bien peur que l’on ne s’en rende compte que trop tard.

Je viens de découvrir une nouvelle grande idée de la fonction publique, le plus grave étant que je n’arrive pas à savoir dans quel esprit malfaisant elle a germée, celle de « contractualisation » de l’action publique. Grâce à je ne sais quel groupe d’idiots on a découvert que l’Administration regroupait des services différents qui se rendaient entre eux des services qu’il fallait rendre « contractuels ». J’aimerais que l’on m’expliquât depuis quand les relations entre administrations sont gouvernées par autre chose que les rapports d’autorité ? Je suppose que le terme de « puissance publique » doit choquer nombre de chastes oreilles dans les ministères. L’Administration c’est l’État, et l’État est, avec ses citoyens, dans un seul rapport contractuel : celui du Contrat Social. Il a sa raison qui est différente de celle des particuliers et qui se nomme « raison d’État » justement. Ce schéma se suffit à lui-même. D’ailleurs quelle est la valeur d’un contrat conclu entre deux administrations ? Il me semble qu’il existe un ordre de juridiction un peu particulier et que l’on nomme « juridictions administratives » pour s’occuper des affaires où se trouve mêlée l’administration ; jusqu’à preuve du contraire cet ordre de juridiction ne reconnaît qu’un principe pour l’action administrative : celui de la légalité. Rome n’est plus dans Rome comme l’on disait au moment où l’Empire fichait le camp…

Je ne trouve plus rien de drôle à raconter, plus rien qui ne m’amuse. Le spectacle de la vie bat, pour moi, son train commun. Je voudrais posséder quelque chose de drôle sous la main, une historiette pleine de fantaisie, d’inattendu, mais rien ne se fait jour.

J’ai redécouvert Oscar Wilde, du moins ses dialogues sur l’art, ce fut une vraie révélation. Prendre les idées à l’envers, quelle trouvaille! Si on y ajoute l’endroit, on sait. Ce qu’il y a de terrible avec le génie, c’est qu’il est intemporel, la cuistrerie que dénonce ce cher Oscar au XIXème est identique à celle de Montesquieu, à celle de Dutourd, à celle de tous ceux qui dénoncent la bêtise érigée en art de penser. Il faut donc en conclure qu’il existe une certaine masse de bêtise qui traverse les siècles, contre quoi s’élèveront toujours les hommes de bonne volonté, amoureux de vérité. La question se pose de savoir si des siècles paraissent plus heureux que d’autres? Il nous semble que les périodes élitistes, c’est-à-dire aristocratiques portent en elles le sceau du bon goût. C’est l’avènement de la démocratie, doublé du progrès technique qui a ôté toute beauté au monde. L’homme s’est échiné à construire un monde plus juste, il y a si bien réussi que la crétinité a remplacé la chrétienté. Il existe un nombre incalculable de sots, de fats diplômés qui osent avoir des idées. Les idées sont le privilège des hommes supérieurs intellectuellement, pas l’apanage des ignorants. On eut du écrire au fronton des facultés « domaine gardé », réservé à l’intelligence. Qu’importe que sur trois cents étudiants deux cent soixante ne comprennent pas! L’enseignement s’adresse aux quarante qui comprennent, pas aux autres. C’est à ce prix que l’on forme des élites. Sans cela on est obligé d’adapter le savoir aux crétins, ce qui revient à transformer un met succulent en brouet infâme. Certes tout le monde ne peut payer l’addition d’une grande table, doit-on pour cela transformer le Georges V en soupe populaire? Depuis que la civilisation existe, les idiots ne font pas d’études ou peu, sachant l’essentiel, dans les hautes périodes: lire et écrire, et le monde s’en porte plutôt bien. C’est la barbarie qui détruit tout en faisant accéder les ignorants non aux « lumières » comme elle le croit, mais aux ténèbres, car le savoir mal maîtrisé conduit à l’enfer. C’est l’enseignement de l’alchimie et de l’hypothétique « pierre philosophale », symbole du savoir et donc de la puissance suprême. La chrysopée accessible à tous c’est la bombe atomique, ou le pouvoir absolu de l’homme sur l’homme; c’est la génétique ou la volonté de l’homme de se transformer en dieu créateur. Le « progrès » c’est la barbarie érigée en mode de vie. Les conceptions traditionnelles parlent volontiers de cycles de l’humanité pour exprimer cette grande idée que toute civilisation doit disparaître, mais qu’en contrepartie l’homme est appelé à la régénération. Une telle conception heurte comme on s’en doute le monde actuel. Pourtant en ne laissant pas la nature opérer sa métamorphose, l’homme se place dans une situation délicate, car la vie humaine, comme la nature, a ses saisons, qu’il faut respecter. Un homme absolu, c’est-à-dire délié du sacré n’est qu’une illusion, mais une illusion qui risque de coûter cher à cet être informe et divisé.

Le doute constitue l’essence même de la pensée. Celui qui n’est assaillit par le doute ne peut prétendre à la qualité de philosophe. Socrate, notre maître, doutait et de ce doute naissait dans la conscience de son interlocuteur une réponse sur laquelle se fondait sa certitude, ou qui l’entraînait à choisir d’autres convictions. Le vrai philosophe est en état de doute perpétuel, il se remplit du vide engendré par le doute, c’est-à-dire par le vertige que constitue l’absence de connaissance, ou plus exactement par la certitude qu’une connaissance n’est que parcellaire et contingente, liée à un contexte historique et idéal donné. Sa force est d’en mesurer la fragilité de la construction, ce qui lui permet d’affiner la connaissance de son époque en aidant à en montrer les failles. La maïeutique socratique gisait dans cette recherche de la vérité propre à chaque interlocuteur. Mettre en doute ses connaissances, fut-ce pour mieux les affermir, conduit au Savoir et permet de se détacher des savoirs en les reliant par une idée conductrice qui est autre, qui est la vérité cachée de la nature.

Le doute ainsi définit exclut la recherche purement et uniquement scientifique, il fait part à une ligne explicative du monde qui relie l’homme du réel au sacré, il est le pont qui permet à l’homme de se connaître autre; il lui permet de se rattacher à cette quête sans fin: son identité, au sens de son moi profond.

Qui sommes-nous pour juger de Dieu ?

Un détail intéressant que j’ai noté à propos de la religion catholique (qui est la seule sur laquelle on tire à boulets rouges) gît dans la pseudo-redécouverte récurrente des « évangiles apocryphes ». C’est à croire que les savants du XXIème siècle ne lisent jamais ! On vient de retrouver l’évangile de Judas, évangile apocryphe cela va de soi, du IIème siècle, et contre lequel Irénée de Lyon s’élevait déjà en son temps. Et qui furent donc, au même titre que celui de Philippe, Marie-Madeleine, ou encore des écrits de Celse éminemment connus dès la fin de l’antiquité, et au haut moyen-âge. Comme l’on s’en doute ce ne sont que cris d’extases, mouvement de sympathie envers celui qui livra le Christ : « Judas enfin réhabilité », « et si l’évangile de Judas était le bon ? » etc. Nul n’osera croire ce pauvre saint Irénée lorsqu’il tonne contre ce mouvement sectaire et gnostique des fanatiques de Judas ; nul ne se demandera pourquoi le canon ne comprend que quatre évangiles ; nul n’ira mettre en doute la connaissance apportée par ce morceau de bravoure ; nul enfin pour prendre la défense du Christ : « Judas avait agi sur son ordre » (sic). Encore une fois je me pose la question de savoir en quoi un athée du début du XXIème siècle et plus qualifié pour parler de religion catholique qu’un évêque du IVème siècle, saint par surcroît ? Mais nul ne se posera la question.

J’ai fait une découverte récemment : c’est que l’amour n’est qu’un leurre. La plus grande des vanités, et la mieux partagée par les êtres humains, est de croire que les autres vous aiment à cause de ce que vous êtes. En fait, ce qu’on aime chez les gens est ce qu’on devrait y exécrer : les vanités mal placées, les égoïsmes, l’absence de sensibilité, l’indifférence… Pour peu que quelqu’un ose parler à l’âme, s’intéresse à ce qui est caché, bref aime (comme on disait du Christ qu’il aimait) il est incompris. Notre société ne connaît que l’apparence, et si elle se refuse à juger sur celle-ci les choses qui devraient l’être (elle ne sait plus ce secret que les yeux sont le miroir de l’âme), elle en abuse pour lui faire dire ce qu’elles ne comportent pas. Elle n’y voit que ce qu’il y a de plus superficiel : ainsi glorifie-t-elle le corps, et la beauté physique comme idéal.

Une âme perdue dans un corps est infiniment plus malheureuse qu’un corps supportant une âme.

Il ne restera du monde moderne qu’une seule chose : de la niaiserie. Tout le monde croit en son intelligence, son originalité, sa beauté propre ; et s’il est indéniable que le niveau moyen de l’intelligence est plus élevé dans la société contemporaine qu’il ne l’a jamais été. Mais c’est comme si chaque époque possédait une quantité égale d’intelligence à répartir entre les gens, et si la nôtre possède un grand nombre d’intelligences moyennes : il n’en est point de supérieure.

Cruelle expérience que d’être un homme supérieur : on écrit ce qu’on ressent avant qu’on ne l’éprouve.

Le fatalisme contre lequel s’élevait Alain est bien la pire des déviations de l’âme.

Je pense de la vie comme Cioran : il faut la subir pendant un nombre d’années assez long, jusqu’à ce qu’on ait le droit de mourir.

Paris est une ville marquée par ses origines spécialement au point de vue intellectuel : ce fut la plus grande université de théologie d’Europe. Cela est si vrai que dans chaque parisien il y a un côté théologien ; il leur faut tout expliquer à partir d’un mode de raisonnement unique. N’ayant plus de religion, ils se sont rabattus sur ce culte pour athée qu’est la croyance en les droits de l’homme.

L’égalité des sexes a aboutit à ceci : qu’il n’y a plus de femmes. Toutes les femmes ont un côté si masculin que ça en devient désespérant. Dans tous les domaines elles se sentent obligés d’agir en homme, c’est-à-dire en faisant passer la force avant les sentiments. Or les femmes ne sont pas des êtres de force mais de sensibilité. Ce qui fausse tout c’est qu’elles croient en retirer un bénéfice, mais elles se leurrent : la seule chose qui ait changé c’est qu’il existe un malheur généralisé car les hommes et les femmes ne peuvent, ni ne souhaitent plus vivre ensemble. A la première difficulté, ils se séparent croyant trouver dans la nouveauté un expédient facile au malheur. L’amour est devenu le nouvel opium des peuples.

La raison profonde du développement de l’homosexualité réside dans le fait que les hommes ne comprennent plus les femmes ; et je suis persuadé que la majorité des pédés (mot tabou de nos jours) ne le sont que parce qu’il ne savent plus comment se faire aimer des femmes.

La religion catholique est bien la seule avec laquelle on ose encore se permettre la satire. L’affaire des caricatures musulmanes donnera un aperçu de la déchéance de l’Occident aux générations futures qui jugeront, j’espère, de manière sévère notre pusillanimité. Diable, il me semble que dans une époque pas si reculée que cela, brûler une ambassade eut conduit à un ultimatum, voire à une guerre. Mais nous sommes « civilisés », « adultes », « intelligents » donc faibles. Car c’est bien un travers moderne que de raisonner selon quoi l’intelligence mène à la faiblesse. Autrefois, dans un temps merveilleux où l’Europe régnait encore sur le monde, les trois quarts de la planète parlaient français, anglais ou espagnol, et il eut paru du dernier des grotesques de laisser brûler une ambassade. Les gens qui étaient au pouvoir se savaient intelligents, et l’étaient suffisamment pour s’imaginer que leurs lumières (héritées des plus grands siècles de culture) pouvaient illuminer le monde. Quelle décrépitude ! On en est bien au « siècle des lumières éteintes » comme le dit justement Dutourd.

Hétérosexuel, homosexuel, asexuel… Quand donc l’homme moderne cessera-t-il de s’occuper uniquement de son derrière ? Jamais il ne lui viendra à l’idée qu’il s’agit-là du fonds de sa tristesse, je veux dire de la tristesse de son âme.

La philosophie profonde, et les implications métaphysiques de la grippe aviaire est que la nature se venge de l’homme. Après avoir rêvé de voler comme un oiseau, voici que l’homme est acculé à en avoir peur, il lui est impossible de les toucher sous peine de mort ! Il me revient une anecdote en mémoire : quand j’étais enfant, j’avais récupéré un oiseau blessé (il était tout étourdi et s’était probablement brisé l’aile), je le ramenais chez moi, où ma mère le soigna. Il disparut bientôt après. Je me souviens de ce que la scène se passait au mois de mai ou juin, et que je ramenais chez moi le malheureux oiseau, tout en conduisant mon vélo d’une main. Pauvres enfants modernes ! Une telle scène pourrait les conduire au tombeau.

Moralité du GHB : les incubes existent

Le stoïcisme est l’état de l’homme qui ne souhaite, ni ne désire plus rien.

Avec deux sous de bon sens, tout homme est Cassandre dans le monde moderne.

J’ai remarqué que les gens les plus intelligents, les plus subtils sont comme paralysés sur certains sujets : on dirait que toute leur finesse intellectuelle s’envole devant l’affectif. C’est troublant de voir à quel point la passion l’emporte sur la raison dans ces cas-là ; j’imagine qu’il est certains sujets trop pleins d’émotions pour que l’on puisse y raisonner dessus.

La charité n’est plus un devoir ; la bonté n’est plus : voilà ce que m’inspire la société moderne. Le beau mot que charité ! Charité vient du latin caritas qui signifia d’abord cherté puis cœur. Je crois que l’un et l’autre ne sont pas incompatible : la charité c’est la cherté, c’est-à-dire le prix élevé que l’on met à la réalisation d’une action louable ; j’entends cherté par rapport à ce qu’il en coûte à l’âme. Mais c’est aussi le cœur (centre de l’intelligence selon Aristote) c’est-à-dire, là encore, le mouvement premier de l’amour du prochain contre la réflexion qui commande de s’en désintéresser. La charité c’est la manifestation première de l’essence, de l’étincelle divine en l’homme, et c’est qui nous différencie des animaux, n’en déplaise aux scientifiques.

La seule chose qui puisse sauver l’homme du monde moderne, c’est l’âme.

Les gens sont des miroirs qui nous renvoient une image de nous-même ; par chance la plupart du temps cette image varie d’une personne à une autre, selon qu’elle nous renvoie une image concave ou convexe, voire non déformée. C’est ce qui nous permet de nous construire et d’exister : on peut ainsi passer sa vie à se mentir grâce au reflet des autres, ce qui est le cas de la plupart des gens.

Analyse de l’homme véridique : « je passe ma vie à avaler des couleuvres, à tel point que j’ai oublié que ça avait un goût infâme ; mais parfois il arrive, soit qu’elle soit plus grosse, soit que je ne puisse cacher mon dégoût, que je fasse la grimace en l’avalant ».

Variante :

- Vous ne mangez pas ?

- Je n’ai pas très faim…Et le menu est assez peu ragoûtant.

- Vous m’excuserez mais ce sont là des couleuvres de première qualité ; honnêtement j’en avalerais deux-trois, s’il ne m’était pas interdit d’en avaler : voilà un plat que je trouverais succulent…

- Vous savez parfois on se lasse du goût des choses et on se dit qu’on mérite d’en connaître d’autres.

- Écoutez mon cher je ne vous comprends pas : voici d’excellentes couleuvres d’un diamètre énorme, et vous jouez les dégoûtés. Vraiment il y a de quoi frémir !

- Il ne vous ait jamais arrivé de vous dire que je détestais les couleuvres autant que vous, mais que comme il fallait quelqu’un pour les avaler je le faisais pour vous éviter cette corvée ?

- Non pas le moins du monde, et d’ailleurs votre conversation est assommante : terminez cette couleuvre et que l’on parle d’autre chose.

- Vous avez raison : on n’échappe pas à son destin : miam, miam…

Il faut que je m’éloigne de tout ce qui me fait souffrir, c’est-à-dire essentiellement de toi.

Faire son devoir est une activité très noble car il est peu de choses aussi belle que de rendre des services désintéressés à ceux qui en ont besoin, et d’ailleurs il est moral d’être présent pour les gens qu’on aime dans les moments difficiles : ce qui semble être une assez bonne définition de l’amitié. Toutefois c’est aussi quelque chose de dégoûtant à faire à la longue si l’on est jamais récompensé. Une récompense c’est un sourire, une attention, une place particulière dans le cœur de ceux qu’on aime. Il semble que la contrepartie de la charité dans la plupart des esprits est ce sentiment qu’on oblige ; mais je me rends compte que peu de gens aiment avoir des dettes, y compris en amitié, que de toute façon ils en négligent le prix et, au rebours, les rabaissent exactement comme un spéculateur jouerait des actions à la baisse. Ce qui est encore plus cruel est que l’éloignement entraîne l’oubli des dévouements. Avoir donné à quelqu’un qui était dans la peine, c’est finalement ne lui rappeler que des mauvais souvenirs à chaque rencontre, et peu de gens aiment à se souvenir des époques douloureuses de leur vie et de tout ce qui s’y rattache ; tout est agrégé dans la mauvaise période, le bienfaiteur comme le malfaiteur, et peu s’en faut que tout ne recouvre une même réalité qu’il faut effacer à tout prix. On ne dit merci que quand on y est obligé.

Nous vivons l’époque de Narcisse, et de tous les verres d’eaux où l’homme moderne se noie, celui de sa propre contemplation est le plus répandu.

Pourquoi la majorité des gens préfèrent leurs chimères, qui ne les conduisent généralement qu’à des catastrophe, à leur tranquillité, c’est-à-dire à leur bonheur ? Je suppose qu’il en va ainsi depuis toujours et que les passions sont le moteur de la vie; néanmoins notre monde se distingue en ceci que plus personne ne souhaite faire d’efforts. Il faut à l’homme moderne le bonheur immédiat, sans efforts, sans soucis, sans réflexion et rares sont ceux qui considèrent la patience comme une vertu cardinale. D’où l’attrait pour les passions qui représentent la facilité à l’état pur.

Il est cruel de savoir que tous les dévouements ne sont jamais payés qu’en monnaie de singe: même l’éloignement ne fait jamais regretter les personnes qui ont donné jusqu’à leur âme, qui se sont jetées au feu pour sauver ce qui pouvait l’être de l’essence des personnes qu’ils aiment. Au bout d’un moment, leurs cicatrices mêmes deviennent hideuses à ceux-là mêmes pour qui elles ont été données.

Ne jamais vouloir que ce que les gens peuvent vous donner est la meilleure définition du bonheur; mais elle est tellement dure à tenir que même un saint ne le pourrait.

Un jour le monde saura qui j’étais, et j’espère que ce jour-là, depuis mon petit nuage, je ferais rougir ceux-là même qui aujourd’hui me prennent pour un imbécile ou un fanfaron.

Nous vivons dans un monde abruti par les préjugés. Tout est soumis à caution: la grandeur d’âme est suspecte, même l’ambition ne recueille que l’opprobre. Il est vrai que pour les ratés l’ambition est incompréhensible, elle est hors de leur portée. J’appelle de mes vœux une nouvelle variété d’hommes qui auront les mêmes valeurs que les hommes du passé; et pour qui l’honneur, la volonté et la vertu seront au-dessus des jérémiades avec lesquelles les ratés oppriment le monde. Il faut absolument n’être rien pour avoir droit au chapitre désormais. Jadis un grand seigneur avait du sang sur les mains: il s’était taillé son domaine en affrontant d’autres hommes, en les tuant ou au moins en étant plus malin qu’eux. La démocratie, ou plutôt l’idiocratie, issue de la précédente guerre, et imposée par les américains, a fait du raté, du débile, de l’idiot la fine fleur de la civilisation. L’intelligence se doit une revanche sur la bêtise.

J’aurais aimé aimer. Mais pour aimer il faut s’aimer. Il ne me reste que ces « mais ».

On n’en finira jamais avec la bêtise, et cela est sain, car finalement si tout le monde était fin, je n’aurais plus rien à dire.

Un jours une de ces chers anges m’a regardé droit dans les yeux et dit que j’étais un imbécile de romantique et que je valais mieux que ça. Cette phrase m’a d’abord frappé : on ne saurais guère dire à quelqu’un que c’est un homme qui vaut mieux que ça sans le remuer. Toutefois quand j’ai compris la définition de celui qui vaut « mieux que ça » j’en ai été effrayé. Cela signifiait que j’avais la capacité de ne m’intéresser qu’à moi-même, et que je pourrais à peu d’effort devenir un semblable de mes contemporains, c’est-à-dire devenir un modèle d’égoïsme.

J’aime une certaine femme de tout mon cœur, mais que signifie tout cela ? Un espoir sans cesse déçu ? Quel est l’intérêt ? Pourquoi est-on toujours hémiplégique des sentiments ?

Cette femme a pris une telle place dans mon cœur que je suis à nouveau perdu.

Elle a tout pour elle… même mon amour.

Après la visite du musée du Moyen Age à Paris, une femme exquise m’a dit, tout de go, « c’était rempli de Jésus dorés ». Seule une femme pouvait résumer de manière aussi concise la vérité essentielle du Moyen Age.

Si la pythie avait encore un temple, on pourrait lui graver sur le fronton, aux côtés du fameux « connais-toi, toi-même », la maxime suivante qui en serait le juste corollaire pour notre époque : « Ne fais pas semblant ».

Pourquoi est-ce que la vie se ressemble et se répète sans cesse ?

Je crains qu’à cinq ans on est déjà entendu tout ce qu’on vous dira toute notre vie durant ; et, somme toute, le reste de l’existence consiste à essayer de se donner un autre masque.

L’âge nous fait devenir fataliste ; et de toute façon on n’échappe pas à son être. Pour le meilleur et pour le pire.

L’Amérique est un lieu effrayant. Elle est devenue le nouveau tyran du monde, mais un tyran comme on les aime : faussement débonnaire. Du tandem Angleterre-Etats-Unis, on pourrait s’écrier comme Chateaubriand que c’est le crime qui s’appuie sur le vice. Mais le vice attire l’homme moderne, à tel point qu’il arrive à faire passer le crime pour quelque chose de moral pour peu que l’on tue le plus faible et qu’on le fasse passer pour un ennemi. Il faut toujours en revenir au visionnaire Tocqueville qui avait prédit ce que serait le nouveau despotisme, celui qui corrompt les volontés au lieu de les supprimer. Sachant que l’hédonisme est la qualité première du consommateur, et qu’il est plus simple d’endormir les consciences que de s’y opposer franchement, le nouveau despotisme endort avec le chloroforme de la consommation et du travail toute velléité de révolte dans l’homme. Pour penser il faut n’avoir rien à faire. En occupant continuellement les gens (y compris par les vacances forcés et les voyages à l’étranger), on les empêche de se poser des questions et donc de remettre la société en question. On ne fait pas la révolution la tête vide, même si l’on a le ventre plein.

Qui oserait aujourd’hui mettre en cause un gouvernement ? Sachant que la démocratie est le moins mauvais des systèmes (ce qui est une absurdité politique), il ne faut surtout plus croire au cynisme des gouvernants. La raison d’Etat ? Les secrets ? Les guerres économiques ? Tout cela n’existe plus ! Balivernes ! Les gouvernements sont tous des alliés en Occident et ils partagent les mêmes valeurs !

Et n’essayez surtout pas de glisser là-dessus qu’ils ne partagent pas le pétrole ou le gaz naturel ce qui est la cause des deux récentes guerres de domination économique menée par les Etats-Unis. Combien seraient capable de comprendre que les attentats du 11 septembre sont l’acte de cynisme absolu d’un gouvernement corrompu qui agit contre ses propres concitoyens ?

L’amour ne peut pas être compris dans notre société : celui qui aime passe son temps à donner à des gens, qui ne savent pas ce que c’est que le cœur et qui n’ont pas d’âme. La démocratie c’est le règne de Satan et des pêchés capitaux.

Comment un écrivain moderne peut-il penser le héros dans notre monde ? Cela semble lui être devenu impossible. Le héros est un personnage mi-réel mi-fictif qui présente une ressemblance avec des gens qui vivent mais dont il accentue les traits, il en constitue une caricature jusqu’à l’excès.

Pour cela il faut que l’époque présente une certaine vertu, un certain état d’esprit. Le héros médiéval est un chevalier en quête de l’amour physique et mystique. Sa princesse est à la fois la femme, dans tout ce qu’elle a de plus beau et mystérieux, et Dieu. L’épopée est vécue comme un chemin vers la libération de l’âme.

Le héros du XIXème, lui, est un personnage qui ne vit pas dans sa caste. Il est le déraciné par excellence : il est né dans un milieu qui n’est pas le sien et se bat sans relâche contre la société. En cela les héros Balzacien, Stendhalien ou Zolaien différent peu.

Encore le héros de Montherlant représente une forme de force morale. Il est humain et atteint par le monde extérieur, il porte en lui une vertu propre qui le rend agréable.

Les générations suivantes n’auront plus rien. Le héros n’existe plus. On découvre dans les livres au mieux un héroïnomane ou un cancéreux qui lutte contre une maladie, mais qui n’utilise jamais le destin pour mener à bien une action louable. La modernité a tué la vertu. Plus une action digne, plus une exclamation de gloire face au monde ; seul subsiste le reniement perpétuel de ce qui fait la grandeur de l’homme : l’âme. Je n’ai pas lu un roman contemporain où j’ai souhaité m’identifier à un des caractères dominants (je ne parle pas de héros). L’homme est gangrené par le progrès, par la médecine, par le science, par la morale : il lui est impossible de s’extirper de la société et de sa chape de plomb. Il n’a plus d’indépendance pour reprendre le mot de Dumas, et ses libertés ne sont qu’apparences. Plus personne n’a ce petit soupçon que le héros c’est moi, que c’est chacun d’entre nous, que c’est celui qui préfère prendre parti pour son âme et pour ce qu’il pense plutôt que pour la morale dominante ; tous croyant naïvement que la société a raison et qu’elle ne peut prodiguer que des bienfaits. Le confort douillet, et le conformisme de la pensée unique ont tué l’homme. Il est devenu fade et sans intérêts même à ses propres yeux, choisissant de s’endormir dans ses rêves de réussite médiocre et d’égoïsme forcené. Le héros n’est dès lors plus nécessaire, il est même superfétatoire : qu’importe qu’il propose une voie de la renonciation et du dépassement contre la mollesse et la tiédeur assoupissante de la société. Il faut à l’homme moderne des pauvres gens qui meurent de vivre, parce que vivre est dangereux ; un de ces automates que la main froide de la mort vient cueillir alors qu’il n’avait rien demandé, d’une mort en somme qui ne prouve rien sinon l’inéluctabilité des choses.

Le héros au rebours prouve qu’il existe quelque chose de supérieur au confort qui est ce qu’on nomme l’énergie vitale. Ce souffle tantôt divin, tantôt démoniaque qui pousse l’homme à sortir de chez lui et à courir le monde à la recherche d’une aventure, d’un dragon à occire ou d’une princesse à délivrer (ou à aimer) plutôt que de se vautrer dans le plaisir douillet d’une vie morne et monotone. C’est dans ces moments-là que l’homme est humain, c’est dans ces moments de dépassement qu’il montre un exemple à ses semblables, bref qu’il est un héros. Mais existe-t-il seulement un romancier actuel capable de le mettre en musique ?

Il est absolument de détruire l’idée sur laquelle repose le capitalisme : celle du libéralisme qui se veut la quintessence de la société. Cette idée n’ayant plus de contrepoids, elle est devenue l’idée du moindre mal (pour reprendre Michéa), elle n’a plus non plus de contradicteurs, ou seulement ceux que la société disqualifie. Il est urgent de se pencher sur l’idée même de société, et la réhabiliter dans ce qu’elle a de plus profond. La société c’est vivre ensemble, partager une communauté d’idées et de sentiments, et non pas seulement pourvoir consommer de la même manière partout dans le monde. Mais derrière se profilent tous les spectres du libéralisme : car qui dit communauté d’idées et de sentiment est sur la dangereuse pente du patriotisme…

Le monde est désormais anglo-saxon et en a pris le vice constitutif : la mentalité de colonisé.

Il existe une nouvelle idée moderne, passée de gauche à droite, comme la plupart des idées : celle de fin de l’histoire. Pour les marxistes la fin de l’histoire est l’avènement du communisme mondial et la fin du capitalisme. Cette idée a fait long feu, mais elle n’en pas moins reprise par les tenants du libéralisme actuel : la fin de l’histoire c’est celle du capitalisme étendu à la planète entière. De là toutes les rodomontades des défaitistes de tous bords : toutes les idéologies étant disqualifiées il faut choisir le moins pire des systèmes. D’où le capitalisme libéral et arrogant qui nous entoure.

Seule l’âme pourra sauver l’homme.

J’ai découvert J. Ellul : personnage sympathique et intéressant. Néanmoins depuis que j’ai acquis la conviction que la nouvelle frontière politique entre « droite » et « gauche », pour reprendre des termes compréhensibles, ne se situe plus entre la « droite » et le « gauche » parlementaires, mais entre les tenants de l’idéologie libérale et les autres, il me semble que ses analyses sont datées. Dans le fond je pense comme lui : tout le monde est à « gauche », se préoccupe du peuple, croit en la marche de l’histoire etc. Mais tout le monde aujourd’hui, de droite à gauche – et Ellul n’a pas vu cela – partage la même philosophie politique : celle du libéralisme.

C’est drôle comme chaque fois que je parle du peuple, tout le monde me prend pour un faux-cul : la plupart des niais qui composent la classe moyenne, que je fréquente, pensent que le peuple raisonne comme eux, représentants officiels du libéralisme (de droite ou de gauche) petit-bourgeois, et ne se rendent pas compte, qu’au contraire, il s’exprime par ma voix : moi le catholique issu du peuple, né dans une famille de droite et devenu gauchiste forcené par la force des choses. Le fossé qui les sépare du peuple est immense et profond. Ils ne pourront jamais le connaître, ni le comprendre car ils n’en font pas partie. Moi qui y suis né, je sais que le peuple est à la fois fondamentalement bête, il suit toujours l’opinion de la majorité, mais extrêmement perspicace et intelligent sur un certain nombre de sujets. Je n’intellectualise nullement leurs positions quand je constate que si la majorité du peuple à voté Le Pen en 2002, ou si le référendum sur la Constitution européenne a été rejeté, c’est parce qu’il sent que le clivage droite-gauche est dépassé et qu’il pressent que ce qu’on leur vend – une Europe libérale –, à la solde du marché, ne va pas dans le sens de leur intérêt. Le salut viendra du peuple écrit Orwell dans 1984. En quoi il a raison : du peuple ou de l’aristocratie, ce qui est la même chose, mais pas de la bourgeoisie, ou des « classes moyennes » (si l’on veut parler politiquement correct).

Description de deux moments de bonheurs :

Dimanche dernier – mi-avril – je suis en terrasse avec un de mes meilleurs amis au soleil qui commence, à cette période, à nous réchauffer doucement, et nous buvons une bière bien fraîche. Comme c’est la quatrième ou la cinquième, nous commençons à en sentir les effets. Nous discutons de tout et de rien.

Hier soir, dîner dans Paris, il fait doux, la fenêtre est ouverte, je discute avec deux femmes sublimes (par leur beauté et leur intelligence). Je jette un coup d’œil par la fenêtre : au-dessus d’un toit typiquement parisien, un croissant de Lune. Il ne manque qu’un chat sur la corniche. Je leur dis de s’approcher, me voici en train de contempler ce tableau si typique entre elles deux.

Paris est vraiment la ville de tous les types d’Amour !

Les médias du système capitaliste ressemblent de plus en plus aux médias des régimes totalitaires : le système ne fonctionne plus, qu’importe ! On trouvera et désignera à la vindicte populaire le mauvais sujet qui est responsable de la crise : c’est le cas du J. Kerviel par exemple. Il est à lui seul responsable de la crise des subprimes. C’est plus que le lampiste d’antan : c’est le bouc émissaire, celui que l’on charge à intervalle régulier de l’ensemble des pêchés de la société et qui fait que le système n’est jamais inquiété.

Je crois que le sens exact du mot « liberté » est le mot « combat ». La liberté ne se gagne, et plus important, ne se soutient que les armes à la main. Les armes peuvent être physiques (comme durant la première guerre mondiale) ou intellectuelles. J’ai remarqué de longue date que ceux qui avaient abdiqués sur le chapitre du combat intellectuel permanent contre le pouvoir avaient perdu toute forme de liberté. Pour eux la liberté se limite à l’adage juridique selon quoi c’est ce que les lois permettent de faire. Ainsi la liberté se limite à ne pas faire de bruits le samedi soir ou à choisir entre les diverses possibilités qu’offre vôtre bourse. Seuls les gens courageux sont libres. Seuls ceux qui peuvent répondre à la question : pourquoi m’impose-t-on cela ? Ou pourquoi me demande-t-on d’approuver telle décision absurde? sont véritablement libres. Il s’ensuit que défendre la liberté actuellement revient à défendre le droit des gens à vivre. Défendre la liberté c’est défendre les sans quelques chose (abri, papiers etc.) Notre société en est arrivée à ce paradoxe qu’elle a détruit tout type d’idée politique chez la masse. Plus personne n’ose aujourd’hui parler de peuple, de masse, d’ouvriers. Ces mots sont bannis de la nouvelle novlangue. La victoire du libéralisme est d’avoir vaincu les aspirations les plus fondamentales de l’homme et de l’avoir transformé en un consommateur idiot. Nous devons faire preuve d’intolérance contre ceux qui ne veulent pas se battre. Il faut les forcer à sortir d’eux-mêmes et à se rendre compte qu’il en va de leur survie d’homme libre.

Il faut être résolument anti-libéral. Je dirais que c’est ce qui devrait constituer la refondation de tout type de réflexion sur le monde et la politique. Nous devons nous déclarer anti-libéral aussi bien sur le plan économique (cela va de soi) que sur celui du libéralisme moral et intellectuel. Ce second mode de fonctionnement très prisé par la gauche n’est pas moins dangereux que le premier.

Il faut être anti-libéral en tout (économie et mœurs) : le libéralisme est la pire des formes de perversion intellectuelle. D’ailleurs tous les auteurs libéraux sont des sots sans intérêts et sans talent : qu’il s’agisse de De Staël, Constant ou d’Adam Smith.

La peur est le véritable guide de notre monde. L’homme moderne est comme l’esclave de Hegel: il a tremblé devant la mort. Avec de tels hommes la démocratie est impossible.

On trouve chez Castoriadis, cette idée, à la fois banale et totalement neuve qui est que la démocratie c’est la société des égaux. Il faut se reconnaitre entre gens égaux pour pouvoir partager le pouvoir et prétendre à ce que sa voix soit entendue. Aucune société au monde ne donne le pouvoir à des esclaves. En ce sens la nuit du 4 août est remarquable : elle signe la victoire du peuple qui est reconnu par la noblesse comme son égale. C’est la vraie victoire de la révolution. Cette idée Grecque, on la retrouve en droite ligne dans le contrat social de Rousseau.

La consommation est un de ces lieux communs sur lesquels on ne réfléchit jamais assez. Je ne sais pas quel est le but de l’homme moderne, mais je le plains s’il croit que gagner de l’argent – pour ensuite le dépenser – l’entraînera dans un quelconque bonheur. Ce que me paraît le moins digne d’intérêt dans la bourgeoisie, c’est sa fadeur. Son argent, qu’elle dépense aussitôt que gagné, ne lui sert qu’à se construire une maison de fourmi. Elle partage sa vie avec les autres fourmis et se plaint quand une catastrophe naturelle vient détruire son immonde fourmilière. On en trouve plus guère de cigales dans le monde et c’est bien dommage, car les cigales apportent de la joie aux fourmis qui sont bien trop heureuse de les obliger contre un peu de nourriture. La philosophie profonde de la fable de la cigale et la fourmi est que les fourmis sont des animaux tristes et fascistes qui n’intéressent pas les cigales.

Sera-t-il un jour possible que l’homme qui fait son devoir soit enfin reconnu et loué ? Faire son devoir n’apporte que des inconvénients et ne procure strictement aucun avantage. Il en est ainsi des actes gratuits dans un monde où tout est à vendre.

Ce qui est curieux, c’est cette vision qu’ont les gens de la vie en société. Il ne leur arrive plus de se dire que l’on fait des choses, non par plaisir, mais parce qu’on y est contraint et forcé. Comme il n’y a plus de responsabilité nulle part, tout le monde croit que l’on ne doit faire que des choses qui nous agréent. Hélas pour eux, ils restent quelques hommes de l’ancien temps qui considèrent qu’il est de leur devoir de remédier à une situation catastrophique dans laquelle ils se sont mis. Ils n’agissent pas par intérêt mais par droiture, compassion ou pitié, mots qu’il est interdit d’utiliser aujourd’hui.

Le devoir est synonyme de l’âme, ou plutôt l’âme contraint au devoir et à celui qui est le plus dur de tous : la contradiction.

La plupart des gens ne retiennent jamais rien des épreuves (petites ou grandes) qu’ils traversent : c’est ce qui les rend sans cesse malheureux.

Qu’est-ce que le courage ? Un homme qui sait qu’il va se faire casser la figure par trois malfrats manque-t-il de courage s’il fuit ? Le même homme appelant la police parce qu’il voit ces mêmes malfrats attaquer une femme, et qui n’ose pas intervenir, manque-t-il de courage ? Enfin ce même homme s’interposant mollement, du fait de sa peur, fait-il preuve de courage ?

La vie ressemble parfois à un « bal des casse-couilles ».

L’époque actuelle est marquée fortement par un courant anglo-saxon dit de « storytelling ». En langue française on dirait plutôt des « bobards » ou, si l’on est plus policé « des contes à dormir debout ». L’idée géniale des « conteurs d’histoires » est que tout le monde porte une histoire et qu’il appartient à chacun de se raconter, d’étaler à tout bout de champ son vague à l’âme. Il existe toutefois une partie plus profonde, plus subtile et plus pernicieuse, c’est que ces fables tiennent le peuple sous leur coupe. Pendant que l’on s’interroge sur les causes « mystérieuses » de la mort d’une vedette (décédée d’une crise cardiaque), et que l’on raconte sa vie édifiante, comme on l’aurait fait pour celle d’un saint au Moyen-Age, on évite de se poser des questions sur la marche du monde. Le but ultime de ces fables est que chacun peut devenir quelqu’un d’important pour peu qu’il s’en donne la peine. Ce genre de fables, au sens étymologique du mot, est pourtant faux: ces gens-là ne sont que le produit d’une loterie publicitaire par laquelle on tire au sort un quidam que l’on bombarde prince des « paillettes ». Il ne faut, pour y réussir, guère de talent mais un peu de chance. Un jour on s’apercevra de la somme de nullité artistique ou dite « artistique » de notre époque, et le réveil sera alors douloureux.

Les élections ne sont qu’une version moderne de la loterie: une loterie démocratique qui a autant de chance de porter au pouvoir un aigle qu’un clochard n’a de chance gagner au loto.

Nous avons développé des puissants somnifères et nous ne vivons plus qu’endormi et abruti par des calmants pour ne plus voir la réalité. De là notre goût pour ce qu’on nomme « art » et qui a autant de rapport avec le génie humain qu’une d’huître n’en a avec un cerveau humain.

Nous devons tuer la technologie, la tuer n’importe comment: par un complot de sénateur comme pour César, par un acte de folie comme pour Henri IV, par n’importe quoi mais il faut tuer cette folle. Et tant pis si nos contemporains nous condamnent. La technologie est un jouet, le peuple un enfant et il appartient aux grandes personnes de priver les enfants de jouets qui font trop de bruit et cassent les oreilles. L’univers nous en sera reconnaissant.

La grande question à laquelle doit répondre l’homme contemporain est la suivante: dois-je fuir totalement la « société » (ce que ses contemporains nomment comme tel en tout cas) ou dois-je en prendre mon parti et ne choisir que les aspects qui m’intéressent en évitant, voire en niant les autres. L’immense majorité (de ceux qui se sont posés la question) a choisi la deuxième solution : on voit où cela nous mène…

A ceux qui pensent que l’écologie n’est qu’une farce et que les pseudo-peurs sont créées pour nous tenir sous contrôle, je leur demande de s’interroger s’ils souhaitent vraiment continuer à vivre dans le monde aussi laid et inhumain qu’est le nôtre ?

La politique moderne est devenu insupportable, et les seuls vrais démocrates sont ceux qui s’abstiennent de voter. Tant que durera cette mascarade, il est recommandé de ne pas se rendre aux urnes.

Je viens de découvrir les blogs: fantastique évolution de la société! Combien de niaiseries peuvent être débitées et rassemblées par une seule personne. Je n’y vois qu’une expression supplémentaire du narcissisme forcené de mes contemporains qui se sentent obligés d’étaler leur inculture à longueur de journée.

Ce matin, le journal annonce que l’électricité augmente. Hier c’était la création d’une « taxe carbone ». Le ministre de l’Économie nous dit que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, chiffres à l’appui, alors que la crise économique bat son plein. Je repense à cette phrase de Guy Debord dans In girum… parlant des prolétaires : « ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles ».

La télévision c’est Maître Pangloss qui aurait vécu à l’heure d’Adam Smith et non de Liebnitz, mais le discours reste le même: « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

J’aime l’intransigeance et l’intolérance de Debord. Ce qui est drôle c’est que lorsque l’on est intelligent, que l’on a du goût et que l’on a également de la jugeote, on n’a pas le droit de dire aux gens qu’ils sont bêtes. Partout dans notre société on encense la performance, la supériorité (dans le sport, le commerce etc.), mais pas dans le domaine de l’intelligence. Après tout Debord a raison de dire que si quelqu’un ne comprend pas ses allusions et son cinéma, il est bête. Pourquoi lui en vouloir d’avoir appris des choses que d’autres n’ont pas réussi à comprendre à l’Université?

J’aurais été toute ma vie une sorte de phare dans une baie particulièrement dangereuse qui aura servi à guider les gens et à les conduire à bon port. Un phare sauve des vies mais il n’est pas fait pour être aimé seulement pour servir. Ma fierté est de savoir que j’aurais toujours été là pour avertir et aider.

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