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14 décembre, 2007

Petit Almanach de nos grands hommes

Classé dans : — Sébastien @ 10:00


La société française a changé depuis cinquante ans. Et les salons où, naguère, fleurissait le bel esprit n’existent plus. Fini le temps d’un jeune Stendhal méditant dans l’escalier sur la contenance à prendre avant d’y faire son entrée: les salons sont d’un autre siècle, donc d’une autre époque.

Heureusement, rien ne mourant jamais : l’ironie, la finesse, bref l’esprit français refleurit au travers de cet instrument – réellement démocratique puisqu’il accueille dans son salon aussi bien le lettré que l’ignorant – qu’est la télévision. Pas un domaine de l’intelligence qui ne lui échappe, pas une parcelle de la culture où elle ne s’immisce, pas une once d’idée qui ne fût pesée implacablement à la balance de son savoir.

C’est le triomphe des grands hommes que la télévision : elle transforme l’illustre inconnu en homme de lumière et, sans elle, ils sont nombreux ceux qui continueraient à pétrir du pain, tirer des câbles électriques, coiffer des cheveux dans d’obscurs lieux de la France rurale s’ils n’avaient jamais rencontré et détourné le fleuve pactole de son cours afin de se baigner dans ses richesses (hélas comme l’avait déjà remarqué l’illustre Démosthène en son temps on ne se baigne jamais deux fois dans les mêmes eaux). Elle propulse sur le devant de la scène le dernier des inconnus ; elle distribue la gloire avec le même discernement que Néron le faisait jadis pour ses richesses. Elle fait éclater le talent qui resplendit de mille feux d’artifices sans cesse renouvelés devant un public ébahi, et comme le résume si bien Marie Carmen :

« Les étoiles m’écartèlent, mais je ne m’écarte pas d’elles »

D’ailleurs que dire de ces querelles qui explosent au moment de l’ « Académie des Étoiles », émission diffusée sur la première de nos chaînes ? Vit-on jamais tel engouement pour les arts dans l’histoire de France ? Entendit-on jamais aussi profond éloge de la musique ? Prononça-t-on un jour de si profondes paroles ? On dirait des discussions passionnées de l’Académie de Byzance à propos du sexe des anges. Est-il plus noble spectacle, plus émouvant tableau, que ces frais minois victimes des effluves de leurs canaux lacrymaux qu’ils sont bien en peine de contenir ? Ah ! Qu’elles sont loin ces époques, comme ils sont révolus ces temps, où l’on raillait le chanteur que l’on traitait de « misérable cabot ».

Notre époque étant égalitaire, nos grands hommes, pour la plupart, se sont mus en grandes femmes si l’on peut dire ; et le fait est notable que les femmes sont les héroïnes de nos modernes campagnes artistiques. Pas un front où elles n’exposent leurs frêles épaules, pas un endroit où elles ne déploient leurs gorges, pas un lieu où elles ne fissent montre de leurs talents et de la longueur de leurs jambes pour la grandeur de la langue française. Tant de dévouement méritait un hommage appuyé de notre part. Car combien, tels les poilus de la grande guerre, sont tombés au front ? Combien retournèrent, tels de modernes Cincinnatus, à l’anonymat après de victorieuses campagnes ? Combien de sabines furent victimes de la fureur de leurs étrusques protecteurs ? Et pas même un « monument au vivant » dans nos communes… Cet opuscule ne propose de réparer ce tort, en rendant à la lumière ces divines étoiles qui illuminèrent le firmament de nos années.

Nos contemporains ont une mémoire extraordinaire pour savoir le nom des gens à la mode ; hélas passé le premier effet, ils se dispersent vaquant à d’autres occupations, fouinant dans les mille chaînes télévisuelles à la recherche d’un nouveau souffle, d’une idée originale ou en avance. Nous leur offrons ce luxe qu’est le souvenir ; afin que chacun, vaincu par le sentiment de la nostalgie, se remémore ces illustres personnes qui firent se pâmer, en leur temps, la France entière. Ne craignons pas de couronner des lauriers de la postérité ces poètes de leur vivant : c’est une action dont on nous saura gré.

Nous ajouterons que notre tache est bien plus ardue que celle de notre illustre prédécesseur pour deux raisons : D’abord les moyens de communication sont tels que désormais il serait impossible d’être exhaustif ; ensuite parce que le bon comte serait bien en peine de trouver aujourd’hui de la poésie : chaque époque a sa bêtise, celle de nos contemporains est de se croire artiste, comme on se croyait poète au XVIIIème. Rivarol serait bien en peine, même en scrutant bien, de trouver un poème dans le fatras de la production actuelle.

Mais enfin autant de vers dans la littérature française actuelle, cela valait qu’on s’y intéresse, cela valait qu’on y passât du temps, que l’on rogne sur ses loisirs pour les recenser, cela nous donne du baume au cœur enfin. On en est ébloui : on ne sait où mettre les pieds pour ne pas les écraser tant il y en a. Et bien que certains de nos aèdes doutent eux aussi sur le nombre de pieds, et bien que l’on retrouve un vers pieds-bots par ci ou un vers cul-de-jatte par là, dans l’ensemble cela donne des textes fascinants. Et surtout pas un de ces vers qui ne soit solitaire, toujours, selon les règles traditionnelles de la littérature, ils riment par deux et même parfois plus.

La chanson est le dernier des refuges pour la poésie.

 

 

Épître dédicatoire

A Mr Lelay,

Monsieur,

La grandeur du sentiment que j’éprouve à vôtre égard me pousse à vous offrir ce recueil car je sais trouver en vous l’ami des arts et des poètes, le prince des belles lettres, le mécène des littérateurs oubliés. Il n’a que la prétention d’offrir à vôtre sagacité la liste – non exhaustive – des hommes de génie qui peuplent notre sol national. D’ailleurs n’avez-vous pas prouvé, par mille trouvailles astucieuses, que notre territoire, si décrié, si avili, en tant que nation résonnait encore des voix mélodieuses des muses ?

Quel bonheur que de vous trouver au milieu du fatras de la vie intellectuelle contemporaine. Alors que tant d’artistes authentiques se débattent dans l’ignominieuse misère, et que nos troubadours errent d’une scène à l’autre, courant le cachet misérable, ou la subvention étatique qui leur permettra de poursuivre leur vie de bohème, vous leur offrez le secours de vos subsides.

Combien les publicistes devraient vous vénérer plutôt que de vous moquer ; car enfin qu’est devenue la mère des arts maintenant que même sa littérature ne produit plus de prix Nobel ?

Vos grâces viennent couronner ceux qui, courageusement, osent se produire sur le devant de la scène ; ceux qui, négligeant le ridicule, approchent les feux de la rampe quitte à s’y laisser brûler ; ceux enfin qui osent grandir la langue française par d’admirables trouvailles, qui, si elles font se dresser les cheveux sur la têtes de nos chétifs grammairiens, n’auraient pas été reniés des littérateurs les plus hardis.

Nous ajouterons que votre sagacité, et votre amour de la vérité vous font suivre la réalisation des causes justes. Vous n’attendez pas que l’on vous exprime un désir, vous le précédez. La vérité est insupportable à l’homme moderne, qu’importe ! Vous ne la lui dites plus. La tristesse des événements vous fait explorer les voies de la bagatelle comme expédient. La chanson, le divertissement, les jeux finalement, sont bien dignes de ce peuple. Comme il ne lit plus, ni se cultive, vous lui offrez ce dont il ne peut disposer : la culture et le savoir. Dévorant du sentiment égalitaire, vous imposez à tous la chose la plus commune et la mieux partagée ; la bassesse des propos ; l’insignifiance ne vous fait également pas peur. Car pourquoi essayer d’éclairer le peuple quand il ne demande qu’à dormir ? Le courage consiste pour vous à remodeler sans cesse ce rideau de fumée qui s’intercale entre les gens et la réalité. Nous devons maintenir la concorde et la paix civile à tout prix, et c’est à vous et vos pareils que nous le devons.

Nos rêves de gloire de conquête, de civilisation ont passé et vous savez, grâce à cette parfaite identification au modèle américain nous prouver combien nous fûmes présomptueux en des temps heureusement révolus.

Prions donc ensemble que personne ne se réveille un jour est que la télé demeure ce merveilleux somnifère. Prions pour que toujours le média demeure le tranquillisant des peuples malheureux. Prions que ce puissant narcotique ne vous soit pas un jour administré dans le même endroit que nous y mettons les suppositoires par quelque enragé désireux de se réveiller.

J’ai longuement eu la faveur d’apprécier les duettistes qui présentent votre fabuleuse émission; généralement le présentateur est associé à un invité dit d’honneur (dieu sait qu’ils sont légions) et on croirait, à les voir ensemble, Jean II le bon et son fils affrontant les anglais à Crécy; de l’écriture comme de la musique, l’un crie à l’autre « gardez-vous à droite! Gardez-vous à gauche! » et ensemble, à grands coups d’épées ils arrivent à se défendre contre tout type d’originalité artistique.

 

 

 

 

B. Cantat :

Sa muse rebelle l’invite à rejeter en bloc la société. Il n’est pas de grandes causes qui ne lui restent indifférentes. Mais il n’aime pas les batailles et il a perdu de guerre lasse celle du subjonctif. Il a certainement beaucoup lu, et a fait sienne cette pensée de Montesquieu: « celui qui n’arrive pas à voir les deux aspects d’un même problème n’est qu’un sot ». Aussi voulant prouver qu’il n’en était pas un, après avoir dénoncé les violences conjugales, finit-il par tuer sa femme.

On lui doit ce calembour fameux : « Aux sombres héros de la mer »

Lalanne :

Il n’est pas de domaines qui n’échappe au génie singulier de cet authentique talent. Poésie, chanson, opéra : pas une muse qui ne fut capturée dans les rets de ce divin pêcheur.

Mais aujourd’hui les authentiques héros étant bannis de notre société, il préféra retourner briller dans l’ombre, en se consolant par les enfants naturels qu’il fait aux muses de l’indifférence de son époque.

Cabrel :

C’est notre La fontaine, qu’il supplante par certains aspects, et qu’il remplace d’ailleurs peu à peu dans l’enseignement de nos chères têtes blondes. Cet immortel (car il devrait déjà être à l’Académie) chante la douceur des choses de la vie ; et quel panorama remarquable ses chansons laisseront de la vie en France au vingtième siècle ! Il aime la simplicité, tout est chez lui complainte en faveur de la mère nature. Ce qui ne l’empêche pas d’être révolté contre le monde moderne et son corollaire d’horreurs : ainsi de sa chanson sur la Corrida qui contient un vers à quoi peut se résumer toute la philosophie universelle depuis Platon:

« Est-ce que ce monde est sérieux ? »

Son doute est socratique, exemple :

« On croyait tout savoir sur l’amour depuis toujours »

Il gagnerait à passer de la chanson à la philosophie, afin d’intégrer l’Académie (de manière officielle), d’autant que nous attendons toujours un successeur digne de ce nom à Sartre, Lacan, Foucault et consorts.

Goldman :

Son nom, traduit en français, suffirait à peine à décrire l’étendue de son génie tant les muses se sont attardées sur son berceau. Principalement connu pour ses propres chansons il n’en dédaigne pas moins composer pour les autres. Certaines de celles qu’il composa pour une diva d’outre-atlantique pourraient éclipser les compositions de Mozart. Mais laissons la postérité prononcer.

N’oublions pas non plus que l’ « homme en or » est le favori de Clio. Il a résumé en un vers toute la philosophie de l’histoire, et l’humanité reconnaissante, se passera de génération en génération le flambeau de cette pensée profonde:

« On ne saura jamais vraiment ce que l’on a dans nos ventres

Caché derrière nos apparences, ou le pire ou le meilleur ».

Outre la profondeur de la pensée, c’est la légèreté quasi-aérienne du style qui confond. Tant de talents en même temps ! On en reste interdit. Il a dû épouser sa muse pour qu’elle lui inspire de tels vers.

Louise Attaque :

Peu de gens savent qui se cache derrière ce nom collectif. Mais ce mystère n’a d’égal que celui de ses textes :

« J’ai dû accepter par erreur

Ton invitation

J’ai dû me gourer dans l’heure

Me tromper dans la saison »

C’est aussi indigeste que la lecture d’un dictionnaire en commençant à la lettre « A ». A cette différence près qu’il ne prend pas même la peine de classer les mots par ordre alphabétique, ce qui ajouterais, peut-être, du sens à ses textes.

Doc Gynéco :

Il a trouvé le moyen de faire fortune par une trouvaille géniale : inverser le sens des syllabes et introduire des mots anglais là où le sens était par trop évident. De ces simples procédés il arrive à tirer une philosophie particulière du mot le plus anodin qui devient, entre ses mains, une arme blanche (avec laquelle il se blesse parfois).

Ex. « Je suis le mec en guevo, le mec à la demo

Dont elles sont toutes accrocs »

Apparemment un adepte du trobar clus, preuve, s’il en était besoin, de la profonde connaissance historique qui anime nos modernes troubadours. A n’en pas douter il connaît l’histoire de la littérature française sur le bout des doigts. Personne ne mérite davantage que lui le titre d’aède.

Manu Chao :

Certainement le plus polyglotte de nos grands hommes : il écrit un peu en espagnol, un peu en anglais, et parfois en français. Il a d’ailleurs tellement écrit dans des langues étrangères qu’il en conserve les tics lorsqu’il revient à sa langue natale, et cela donne les bizarreries suivantes :

« Je ne t’aime plus mon amour

Je ne t’aime plus tous les jours »

Il se fait discret ces derniers temps, et l’on n’entend plus guère parler de lui : tout au plus publie-t-il une douzaine de chansons tous les cinq ans. Probablement que son génie l’empêche de travailler ; et nous le prions instamment d’écouter son génie.

Bruel :

Ce fut le plus engagé des gendelettres ; un véritable enragé : toujours prêt à tirer l’épée du fourreau pour combattre les dragons qui peuplent le monde moderne. Il a enfourché son Rossinante et se porte partout où l’on se bat. Toujours rebelle, toujours insurgé :

« On passe sa vie à dire merci,

A qui, à quoi

A des enfants

Qui croient vraiment ce que disent les grands

A qui l’on ment »

Comme les grandes causes peuvent engendrer de grands poèmes : on en reste interdit !

Dion:

Cette beauté nous vient de la belle province. Et bien qu’elle déclare péremptoirement, dans un de ses textes que « l’avenir est planétaire », cela ne l’empêche pas de « danser dans sa tête » trois vers plus loin. Son répertoire contient les plus beaux morceaux de la poésie française (dont une partie notoire écrite par JJ Goldman, ne lui enlevons pas ce mérite) et, à les lire, on y prend un plaisir extrême (bien supérieur en tout cas à la lecture d’Hugo, de Mallarmé, et même de Verlaine).

Exemple :
« Dans les secrets de ton âme

Cherche encor

Suis ta lumière et tes lois

Si tu peux cherche encore plus fort »

Et voici, n’ayons pas peur des mots, le plus beau vers de la poésie française:

« J’irais chercher ton cœur si tu l’emportes ailleurs »

Juste un mot, si je puis me le permettre, le vers « Suis ta lumière et tes lois », gagnerait à être réécrit de la sorte « suis ta lumière et t’es toi », outre que cela ajouterais un touche de familiarité (la chanson l’étant assez par ailleurs), elle contiendrait un message philosophique profond qui favoriserait nombre de méditations.

Notons enfin qu’avec son camarade Goldman, ils sont nos Héloïse et Abélard », et que je ne serais pas surpris que la profondeur des vers du bon Jean-Jacques ne soit pas à raison de la profondeur du sentiment qui les unit. Vivement la publication de leur correspondance dans l’édition de La pléiade.

Duteil :

C’est un bourreau qui aime à torturer et faire souffrir la langue française. Et nous n’aimons pas parler des tortionnaires. Aussi nous ne nous attarderons pas sur le sujet.

Delerm :

Son talent est de n’avoir rien à dire : on dirait un sociologue. Il s’intéresse aux filles de son âge (comme un adolescent mutin), et l’acné qu’il a perdue recouvre maintenant les textes de ses chansons. Car en lisant ses textes, on a envie de se gratter assez curieusement.

Il est de son temps et en connaît tous les secrets. Des parents de sa maîtresse il dit :

« Si ça se trouve tes parents

Sont un tout petit peu chiants ».

C’est admirablement trouvé ; et on souffrirait pour lui si quelqu’un (de mal intentionné) s’avisait de dire la même chose de ses textes.
Obispo :

Il fait partie de ces auteurs qui mettent des mots les uns à la suite des autres pour en faire des phrases, puis des phrases les unes à la suite des autres pour en faire un texte, et qui essaient ensuite de trouver un titre en rapport avec cet assemblage hétéroclite de mots.

Voyez le premier couplet de « l’important c’est d’aimer » :

« J’avais perdu l’habitude

Les clés de la solitude

J’avais perdu l’amer

Et les déserts arides

Même la chaleur des pull-overs

J’avais perdu l’enfer

Au paradis …»

Voilà quelqu’un qui s’est brûlé à l’incandescence de son propre style. Mais laissons là forme, et concentrons-nous sur le fond :

« Peu importe ce qu’on donne

Un sourire, une couronne

A quelqu’un ou bien à personne »

Connaît-on un tel exemple d’égoïsme dans la chanson française ? Il est divinement rabelaisien. Victime consentante du quart-livre avec cela. Se sourit-il à lui même quand il passe devant un miroir ? Voilà un nouveau mythe qui naît sous nos yeux et le nom immortel d’Obispo remplacera bientôt celui de Narcisse dans la conscience universelle.

A noter qu’il a écrit quelques morceaux inoubliables pour l’immense Céline Dion, et d’autres morceaux de bravoures pour Johnny Hallyday.

Stomy Bugsy :

Il a un don exceptionnel pour poser en deux vers les situations dramatiques, il y excelle. Il est bien meilleur que Pierre Corneille, et écrit bien mieux que Jean Racine. Dire qu’il a fallu attendre le début du vingtième et unième siècle pour enfin pouvoir trancher la question de la supériorité entre les deux poètes du Grand siècle en en découvrant un réunissant les qualités des deux. Par exemple « incendie dans mon paradis » où la beauté des vers de Racine retrouve la profondeur de la tragédie Cornélienne (nous n’avons pas voulu toucher à la rédaction) :

« Tout a commencé le jour où je t’ai vu

La terre c’était arrêté de tourner »

Qui peux ne pas se sentir concerné par un tel prologue ? On doute, on s’interroge : la terre va-t-elle se remettre à tourner ?

Plus loin il n’hésite pas à écrire :

« Ma bien aimée, ma chérie

Ma love story, mon amour

C’est comme ça que je te prénommais

Jusqu’au fameux jour

Où les rumeurs m’ont frappé au cœur

Comme une torpille ».

A-t-on jamais osé comparaison aussi hardie ? Jean Racine n’a plus qu’à disparaître de la mémoire collective devant tant de grâces.

Rien ne l’effraie, toujours dans le même texte :

« Tu mens même a tes pensées
En disant que t’es a l’aise
Mais je t’aime autant que je te plains
De la haine a la passion
Mon cœur est plein »

Et pour ceux qui auront la patience de lire jusqu’au bout ce morceau d’anthologie de prose française, ils verront leur peine récompensée, par cette chute digne de Corneille :

« Je pisse le sang mais la balle a traversé mon épaule
Et c’est logé dans la tête de mon amour le corps inerte »

Apprendra-t-on un jour à nos chers enfants qu’il existe des situations Bugsiques, comme on leur apprend qu’il y a des drames cornéliens ? La postérité tranchera.

Joey Starr :

Il doit écrire avec ses pieds tant son style est espérantesque. On ne l’imagine pas avec deux mains comme les autres hommes mais avec quatre pattes.

En tout cas il prouve JJ Rousseau à propos de la supériorité de l’homme naturel sur l’homme civilisé. Comme il eût été drôle qu’il fût l’Émile de ce cher Jean-Jacques ! Je vois bien l’illustre Genevois couvrant d’un œil attendri les progrès de son jeune prodige. Et lui inculquant le contrat social après les principes de l’éducation.

Hélas au lieu de cela il devint ce qu’il fut : une bête sauvage et féroce qui déchire les mots du dictionnaire, viole la grammaire et la syntaxe, abat à coup de stylo les principes de la poétique.

Je note, au hasard, ces deux vers (mais s’agit-il encore d’écriture ?) :

« Trouve-moi le filin, c’est le filin qui a l’feeling et finalement
Qui fait que le temps s’arrête tout le temps »

Bénabar :

Il nous apprend dans « les risques du métier » qu’il n’est pas aisé d’être poète. C’est tout à l’honneur de sa candeur. Il n’écrit d’ordinaire que sur la platitude de la vie : les vacances, un départ à la retraite, la langueur du dimanche après-midi, le fait de sortir son chien après le film… La platitude des thèmes qu’il aborde n’a d’égal que celle dans lequel ils sont mis en forme.

C’est quand il s’essaie à la poésie qu’il touche du doigt « les risques du métier » ; son malheureux index s’engrène dans l’engrenage d’une machine infernale et l’entraîne tout entier dans les limbes de la poésie ; il s’y noie en recrachant des vers à pleine bouche :

« Le rhinocéros du Zoo de Vincennes

Sa peau est une écorce qui craquelle, il traîne

Licorne monstrueuse aux paupières de terre glaise

Mastodonte de peine sans espoir de remise »

Raphaël :

Contrairement à ceux que d’aucuns pensent il n’est pas de la même famille que l’autre, bien qu’il représente à sa manière la renaissance des lettres qui, sans lui, en France seraient dans un état déplorable ; mais il serait restrictif de le cantonner dans la seule admiration de la Pléiade, car, comme Baudelaire, il nous invite au voyage :

« Allez viens »

Et contrairement à lui, il nous indique le moyen de locomotion qu’il a choisi : la caravane.

On frémit à l’idée de l’accompagner sur un terrain vague pour manger des œufs durs et des boîtes de conserves passées au réchaud tandis qu’il tirerait quelques accords dégoulinant de sa guitare. Mais comme il le dit si bien :

« C’est le bon Dieu camarade

C’est le bon Dieu qui nous brise ».

Lorie :

Elle a le don de la modestie – ce qui est assez rare convenons-en. Elle déclare avec l’insouciance qui sied à sa jeunesse et à sa naturelle blondeur : «ses mots, je ne les comprenais pas ». La courtoisie la plus élémentaire commande de ne pas rester de marbre devant un tel aveu : aussi retournons-lui le compliment, qui, sans nul doute, fera honneur à sa blonde ingénuité. Et puis, comme elle l’écrit si justement : « en trois mots tout est dit ».

Mylène Farmer :

Comme elle aime particulièrement le latin, nous lui offrons une pensée de Cicéron qui, légèrement adaptée, lui va à ravir :

Divinae sapientae plenus fuisti, Farmeré, et francorum prudentissimus[1]

Arno Elias:

Il valait d’être inscrit dans cet almanach, pour avoir au détour d’une phrase sans prétention, percé le plus grand secret de l’humanité au travers de cette pensée, où la force de conviction s’exprime dans la simplicité de langage la plus dépouillée qu’il se peut :

« L’amour est en exil

Dans un pays pluvieux »

Dire que Dante nous décrit les sept niveaux de l’enfer qu’il traverse pour retrouver sa Béatrice, alors que la solution était juste devant lui. Son périple aurait été bien plus court (quoique moins poétique) s’il avait vécu en Belgique au lieu d’être naturel de l’Italie.

Jenifer :

Écrivant sur les gens qui écrivent, ayant déjà brossé quelques portraits de la prose de nos amis les chansonniers, nous désespérions de trouver une belle formule de style bien française. Nous aurions souhaité trouver une belle apposition, découvrir une superbe allitération qui eût fait pâlir le poète sétois, qui eût fait un digne écho à la prose mallarmienne. Grâce la divine Jenifer – notons au passage que la formule la plus française nous vient de celle qui a le prénom le plus anglo-saxon – nous avons pu nous pâmer d’aise par ce beau vers :

« Ne vivent mes sens que pour m’irriter et joues-je ma vie que pour remercier »

Voilà pensé-je une bien belle formule, digne de figurer dans les plus belles anthologies de la grammaire française ; combien ce bon Malherbe doit regretter d’avoir vécu au XVIème siècle s’il lit ces lignes depuis les champs-élysées.

Calogero :

Il nous interdit d’accéder aux textes de sa composition, peut-être craint-il que nous le copiions et récupérions, pour notre usage personnel, sa prose. Voilà bien ce que c’est que les grands hommes : ils vous percent à jour avant même que vous n’ayez exprimé votre volonté.

Ysa Carmen :

Nous devons avouer, due notre modestie en souffrir, notre fierté (et tant pis si ce pêché nous vaut quelques siècles de purgatoire), car nous ressuscitons une authentique poétesse. Elle écrivit un hymne (« 109 en 95 ») digne de Marie de Laurencin, ou de Louise de Vilmorin avant de disparaître dans les limbes de l’oublieuse mémoire collective:

« Je veux pas qu’on me catapulte

Dans du définitif

Et je me dis 109 en 95

A lèse en 95

109 en 95 tout paris 109 en 85

Au frais 96

109 en 95

I want to play with fire, with fire »

L’auteur avoue ne pas avoir très bien compris ce qu’était cette succession de chiffres, mais l’essentiel est ailleurs : dans la beauté et la profondeur des paroles.

Carla Bruni :

On lui doit quelques très beaux bouts rimés, et elle nous rappelle que la poésie est tout enfantine : « trois temps de mots froissés », on oserait ajouter et quelques feuilles de papiers jetés ; car, au rebours de nombre de poètes, elle ramasse les vers jetés aux détritus de la littérature et elle s’en fait de jolis colliers bien aptes à impressionner ceux qui se souviennent de leurs poèmes de classe primaire et qui achètent en solde quelques inconnu du début du XXème siècle qu’on avait cru bon d’exhumer pour la saison. Salieri ne pouvait être ressuscité qu’au XXème siècle.

Arno :

Quel dommage qu’il ne fût pas anglais ! Au moins aurait-on eu le bonheur de le comparer à Shakespeare. Comme lui il possède le don de la philosophie, car si l’immense William a gagné l’immortalité par ce vers « to be or not to be that is the question » ; que dire de ce trait fabuleux qui traversa le grand Arno « Is it me or just a teenage fantasy ? » Cela est d’autant plus louable qu’il s’échine à écrire en français (comme jadis le Prince de Ligne son compatriote) où il n’atteint qu’à une forme inférieure de platitude.

Exemple :

« Je suis en manque

Depuis quelque temps

Je prends un bain

Ca fait du bien »

Effectivement cela fait du bien, surtout lorsque cela s’arrête.

Marie Carmen :

En dépit de ses véhémentes protestations et de sa naturelle timidité, nous avons mis la main – opérant par là une charmante et digne action – sur les pépites qu’elle écrivit naguère (à moins que ce ne fût jadis) :

«Trop souvent je m’égare

Je te regarde comme un miroir

Les étoiles m’écartèlent

Mais je ne m’écarte pas d’elles »

Oserais-je avouer que ces deux derniers vers figurent parmi ceux que je préfère dans la littérature française ?

Pourvu que telle Sapho ou Sophocle, l’on perde les autres de ses textes, ainsi nous aurions le plaisir inestimable de rêver sur ses joyaux perdus en regard de ce qu’il nous en reste.

Chimène Badi

Elle porte le plus beau prénom qui soit, et nous fait rêver « des mortes chimère absentes » si chères au cœur de Musset. Cependant chez elle c’est la poésie qui est cette morte chimère absente. Et l’on rêve (avec Oscar Wilde) de la conservation de ce mauvais poète ; car j’imagine qu’elle doit être aussi divertissante que ses textes sont ennuyeux. Elle pourra toujours se recycler dans la publicité où des images telles que « la vie qui gagne » sont promises à l’avenir le plus radieux.

Emmanuel Moire

De lui on peut-être sûr qu’il écrit ses propres textes, car aucun mortel (ou immortel) poète se saurait l’égaler dans cet art particulier qu’est l’écriture ; et la seule question qu’il convient de se poser à son propos est : écrit-il avec un stylo ou avec une machine à écrire ?

On aimerait montrer en quoi il trouve des rimes plus riches et originales que celles d’Aragon, en quoi la profondeur de ses textes atteint à la philosophie, comment il décrit la société avec ce regard d’aigle que ne possèdent que cette engeance particulière produite par la science moderne que sont les sociologues, mais nous sommes fatigués.

Et puis : « Faut-il vraiment s’y soumettre jusqu’à la fin » ? Angoissante question, et perspectives métaphysiques infinies…
Mayane delem :

Sans nous vanter nous avons déniché le Jean-Baptiste Clément de notre temps. Voici une vraie communarde après l’heure (ou avant mais c’est la même chose). Et si quelque émeute éclatait dans ces prochains temps, c’est certainement « calme » (où l’on trouve cette sublime trouvaille « si on s’éternise on va se ternir »), ou plus sûrement « plus rien ne nous étonne » (qui contient le plus extrême des vers de la littérature française « c’est dément ce que la télé nous ment, trop d’éléments où la censure prime ») qui deviendraient les antiennes des portes drapeaux de la contestation.

Kool shen :

Compagnon de Joey Starr, et co-auteur des vers immortels du feu groupe Nique Ta Mère. Tel un Sieyès des lettres, il démocratisa la poésie, et son manifeste ne se nomme pas « Qu’est-ce que le Tiers-état ? », mais plus prosaïquement « mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? » Il n’en décrit pas moins, avec une rude beauté, la vie des classes les plus avilies. C’est aussi le dernier « hussard noir » de la République (bien qu’il paraisse regretter d’être blanc), puisqu’il apprend le Français (du moins une version un peu personnelle de sa langue maternelle qu’il semble n’avoir étudiée que dans le serment de Strasbourg) aux pauvres hères de la société. Témoin ce vers immortel où la pureté du sentiment s’exprime dans la plus mâle des grâces : « Beaucoup plus bonne que la plus bonne de tes copines ». Arriver à trouver tant de douceur dans les gens ! Je le suppose membre honteux du tiers-ordre franciscain.

MC Solaar :

Il est celui de nos aèdes qui est le plus imprégné de philosophie orientale. On sent en lui (et en ses textes) le compagnon de Confucius et de Lao-tseu. Il n’est pas une complication simiesque qui ne lui échappât dans ses textes. Il adore ce pays et sa philosophie. Bien qu’il le cache maladroitement sous des mots français. On sent dans son écriture qu’il lit ces magnifiques poètes dans le texte. Je lui dédie cette pensée profonde, issue des entretiens de Confucius (encore qu’il doive la savoir par cœur), afin qu’elle lui inspire d’autres proses immortelles :

« Avec qui ne se demande comment faire, comment faire, je ne sais vraiment pas comment faire. »

Quant aux paroles de ses chansons, elles reflètent ce trait de caractère éternel (due sa modestie en souffrir) :

« Etant réservé l’homme de qualité n’est pas querelleur ; étant ouvert à tous, il n’est pas sectaire ».

Je ne vois rien à ajouter, ou seulement une petite chose : condamner son ennemi à subir sa prose est un supplice chinois.

Pourvu que, lisant cela, il ne cherche pas à le disputer à Mishima !

Corneille :

Maître Corneille sur son arbre perché tenait en son bec un fromage plein de vers ;

Maître M6 par l’odeur alléché lui tint à peu près ce langage :

Que vous me semblez beau, que vous me paraissez intelligent, que votre voix est douce.

Venez chanter quelques chansonnettes pour le bien du pays et mon particulier profit.

Et pour montrer sa belle voix, Maître Corneille (il était cousin de maître Corbeau) ouvre grand son bec et dit :

« C comme Corneille, C comme Classe… »

Maître M6 saisie le fromage (et ses vers), mais il était vieux et sentait le rance, et en lui-même : « tant pis on vendra ça pour un pays du terroir ». On en vendit tant qu’il fallut trouver la fabrique qui le composait pour en savoir la recette.

Maître M6 fut ravi pour ses affaires.

Maître Corneille reçut les honneurs du public et les faveurs des demoiselles. Et tous applaudirent à cette sentence (qui vaut bien un fromage) :

 

« Demain les hommes feront tout ce qui aujourd’hui semble étrange »

Lemarchand (Grégory) :

Son principal fait d’arme est d’être mort, et pour parodier Drieu la Rochelle : la mort n’excuse pas l’absence de génie.

Lââm :

Contrairement à ce que pourrait laisser présager son nom, elle n’a pas la parole tranchante. La langue dont elle use est aussi affûtée qu’un coupe-papier et pour peu qu’on la menace, elle ferait rimer amour avec toujours. Toutes ses ritournelles sont emplies de bons sentiments, et s’il lui avait fallu trouver un nom de scène qui soit en rapport avec son style, nous lui aurons conseillé « Epéé » plutôt que Lââm.

 

Garou:

Encore un chanteur de la belle province qui – avec un nom pareil – nous fait ressouvir que jadis elle accueillait les réprouvés de France. Encore qu’avec lui pas besoin de crier « au loup » : personne ne pense qu’il sait écrire. Témoin les vers suivants :

« Les missiles n’ont pas le charme,

Du vieux fusil d’Hemingway

Et « Pour qui sonne le glas »

Dans ce monde « anyway »

Chacun de nous finira
Comme le vieil Hemingway »

L’auteur de ces lignes n’est pas lui, cela se sent « anyway ». Avec son compositeur ils constituent un redoutable duo : Ce sont nos Bouvard et Pécuchet de la chanson.

 

 

 


 

 

[1] Pour ceux qui, comme moi, et contrairement à Farmer, ne posséderaient pas le latin, voici une traduction approximative:

Tu fus remplie de la science des Dieux Farmer et tu fus des français le plus sage.

 

 

 

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