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5 septembre, 2014

Séralini, Luther et Orwell

Classé dans : — Sébastien @ 16:15

L’étude du Pr Séralini a mauvaise presse (sans mauvais jeux de mots) et on a pu entendre des choses aussi belles que : « Voila : Séralini est discrédité », « le journal « dépublie » son enquête », « une leçon de vérité scientifique » (qui a de plus en plus tendance à se confondre avec la vérité politique). La vérité scientifique a enfin triomphé de l’obscurantisme de l’un des siens. C’est beau comme une fable, une fable scientifique.

On aurait plutôt envie de dire que l’industrie de l’agro-alimentaire a (enfin) réussi à se débarrasser du caillou qu’elle avait dans sa chaussure. D’autant qu’on ne comprend que trop bien pourquoi cette industrie s’acharne à défendre les OGM qui ne sont pas une solution au problème de la faim dans le monde, mais juste une manière de gagner un peu plus de pognon en « brevetant le vivant ».

Je viens de lire un article cocasse dans le monde, où on nous explique que l’arrivée récente au comité éditorial d’un ancien de Monsanto dans la revue qui a publié puis « dépublié » l’article de Séralini n’avait certainement rien changé, puisque les autres membres du conseil éditorial étaient eux-mêmes membres des différents lobbys (dont le tabac et l’agro-alimentaire). Je n’invente rien : c’est écrit noir sur blanc dans le « quotidien de référence ».

Ce qui serait drôle (si notre santé n’était pas en jeu) est de constater le « deux poids, deux mesures » :  on accepte que des produits bricolés (ils faudrait être fou pour appeler cela des plantes) soient mis sur le marché après une étude de 90 jours, dont on ne publie pas les données (qui sont la propriété des industriels-empoisonneurs naturellement), et de l’autre on trouve une ribambelle d’inspecteurs des travaux finis qui viennent nous expliquer qu’une étude de deux ans ayant coûté plusieurs millions d’euros, n’est pas à prendre en compte parce que les rats étaient pas assez nombreux, trop vieux, sujets aux tumeurs. Et on demande au chercheur qui l’a réalisée de publier ses données « au nom de la vérité scientifique » (sous-entendu afin d’éviter les magouilles). Même le directeur éditorial de la revue de (dé)publication scientifique était gêné aux entournures : il dit n’avoir rien à reprocher à l’étude, mais la juge « non conclusive » ce qui signifie « ce chercheur a certainement raison, mais je ne suis pas fou : mieux vaut exécuter l’ordre qu’on me donne que de me retrouver au chômage ». Usage également consommé de la litote qui consiste à dire que comme on n’a pas pu retrouver de mouche dans le potage, on pourrait en trouver une qui serait vaguement en train de voleter aux alentours…

Il y aurait d’ailleurs une étude sémantique intéressante à faire sur le néologisme « dépublier ».

J’y vois au moins deux interprétations immédiates.

Ce verbe démontre à soi seul le fonctionnement actuel de la science : il ne s’agit plus de rechercher la vérité et de l’apporter au monde, mais de gagner la guerre de la « vérité imprimée » afin de continuer à régner sur l’esprit, ce qui consiste à faire disparaître une vérité – justement – par trop gênante. Ce qui arrive au professeur Séralini n’est rien d’autre que ce qu’a subi Luther dans le domaine religieux par exemple à une époque où la foi était l’équivalent de ce qu’est la science dans la société actuelle. Il a commis le pêché immense de ne pas aller dans le sens de la doxa, de la vérité révélée qui ne peut qu’être glosée sur la base des saintes écritures de la science officielle (comme aurait dit un catholique il y a quatre cents ans). Ce n’est rien d’autre qu’un jeu d’interprétation entre docteurs en droit scientifique, et comme au XVIème siècle, certains sont intéressés à la victoire de l’une des parties, laquelle victoire conditionne sa survie. Peu importe la vérité qui n’est, alors, qu’incidente. Il s’agit juste de gagner le combat de l’écrit et de l’esprit. Supprimer l’étude de Séralini c’est masquer la réalité morbide de ces OGM qu’on ne saurait voir. L’étude de Séralini, c’est un peu le deuxième tome de la poétique d’Aristote dans le nom de la rose : elle ne peut pas avoir existée.

Il y a un autre parallèle à faire, beaucoup plus inquiétant celui-là, avec le monde de 1984 décrit par Orwell. On se souvient que le ministère de la Vérité modifie sans cesse le passé pour qu’il corresponde à celle, officielle de l’instant. Notre monde est devenu « orwellien » en ce sens. Cette « dépublication » n’est rien d’autre qu’une modification mineure apportée par le ministère de la Vérité à une erreur qui n’aurait jamais dû passer le cadre de la censure (que représentent à merveille les fameux « referees »). C’est un peu la photo qu’a eu Winston un instant entre les mains avant qu’elle ne disparaisse dans un « trou de mémoire » et ne soit brûlée à tout jamais, matérialisant le fait que jamais plus personne ne pourra prouver qu’elle a existé. Le pire dans cette histoire est que d’ici peu de temps, on ne se souviendra plus que cette étude a été publiée. L’instant succède à l’instant. Et si un esprit fort s’amuse à la rappeler, les tenants du ministère de la vérité sauront lui rappeler que, précisément, elle n’existe pas puisqu’elle n’a jamais été publiée, ce qui démontre le caractère profondément pervers de celui qui ose en évoquer l’existence. Janus de nos jours n’a plus deux visages, l’un tourné vers le passé et l’autre vers l’avenir, mais un seul, totalement évanescent, disparu avant d’avoir existé : celui du présent perpétuel. Rien ne semble jamais avoir existé l’instant d’avant, quant au futur il n’est que le prolongement d’un présent qu’on pense éternel.

On m’objectera que la différence principale entre notre monde et celui décrit par Orwell c’est que la contrainte physique n’y existe plus. C’est tout simplement parce que elle n’est plus nécessaire, étant entendu que les dirigeants ont obtenus l’asservissement total des peuples à leur vision du monde grâce à la consommation. La nouvelle contrainte est celle décrite par Tocqueville voici plus de deux siècles (je vous laisse relire ou décrouvrir ce passage qui est une vision prophétique du fonctionnement de la société actuelle).

Dans le successeur de Pierre, Truong explique pourquoi il est impossible de se révolter contre cette société et son mode d’organisation. Pour lui le seul danger à venir, et les affrontements violents qui en découleront, seront le fait de la rébellion d’une partie des hommes (qui souhaiteront rester des hommes) contre le système technicien (et ceux qui ne rêvent que d’être des robots). Il estime que ces premiers Hommes (sans mauvais jeu de mot) ont déjà perdu, et que toute révolte est impossible. Il illustre son propos par cette image parlante : « on n’arrête pas la dérive des continents ». L’époque semble lui donner raison. Il sera bientôt (et il l’est peut-être déjà) plus révolutionnaire de garder pour soi la semence de sa récolte que de voter pour un partie extrémiste aux élections.

Si nous vivions dans une démocratie, si nous étions des citoyens, nous ferions séance tenante un référendum sur le sujet des OGM qui est de toute façon plus politique que scientifique (c’est en tout cas l’impression que donne ce déferlement d’articles contre le courageux Séralini qui n’a fait que travailler un peu sérieusement son sujet). Et comme on ne peut pas être juge et partis, les scientifiques et la « classe politique » qui ont des intérêts devraient s’abstenir de participer aux débats. Mais rien de tel n’adviendra : l’étude du professeur Séralini sera bannie des mémoires, elle sera refoulée dans l’inconscient collectif, brûlé dans un « trou de mémoire ». Il sera lui-même banni du monde scientifique d’ici peu de temps (comme l’ont été bien d’autres avant lui, par exemple et dans le même domaine : les professeurs Berlan, Pusztai, les époux Bourguignon). Tous auront eu le tort de prendre au sérieux la nature, de la penser comme un être vivant et de rechercher l’intérêt de leurs semblables plutôt que vouloir faire une belle carrière en emboitant le pas du système technicien. Tous auront eu le malheur de penser d’abord et avant tout à l’humain plutôt qu’au fric.

Il existerait pourtant une méthode infaillible pour s’assurer de l’innocuité des OGM : nourrir tous les cadres dirigeants (et leurs enfants) de Monsanto, Pionneer, BASF, ainsi que tous les scientifiques qui les cautionnent uniquement avec des légumes et fruits OGM arrosés de pesticide pur puisque de toute façon, c’est – tout comme le nucléaire, les nanotubes de carbones, l’amiante, l’aspartame, les hormones de croissance, l’agent orange etc – sans danger. Dans le meilleur des cas ce seraient des bienfaiteurs de l’humanité et nous leur rendrions les honneurs qui leurs sont dus, et dans le pire des cas, on connaîtrait la nature exacte des maux qu’entraînent ces cochonneries. Ils mourraient « pour la science », auraient droits à une place au panthéon, ce qui devrait représenter à leur cœur un insigne honneur. Chiche?

 

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